LA GRATUITÉ DE L'AMOUR

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, Jéru­salem comme un héros, comme un sauveur. Il exultera de joie pour toi, Il te renouvellera par son amour. Il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête."

Cette prophétie de Sophonie est sans doute ce qui nous dit le mieux le mystère de la Visitation. La plupart du temps, nous imaginons le salut, et c'est bien normal, c'est notre point de vue, c'est le point de vue du consommateur, nous imaginons le salut comme le fait d'être nous-mêmes comblés de joie. Pour nous, être sauvés, être arrachés à la mort et au péché, si nous avions au moins le cœur à la bonne place, cela devrait susciter en nous un tressaillement de joie pour le Sauveur, pour Dieu. Mais ici ce que nous dit le prophète Sophonie c'est davantage encore. C'est non seulement Jérusalem qui se réjouit de ce que son Sauveur est au milieu d'elle, mais chose inouïe, absolument inattendue, c'est que Dieu se réjouit Lui-même du salut qu'Il nous accorde. Avant que nous ne dansions de joie pour Dieu, c'est Dieu qui danse de joie pour nous, au milieu de nous et à notre sujet. C'est Dieu qui se réjouit de l'homme. Voilà, au fond, ce qu'est la visite de Dieu.

Vous me direz : "Pourtant, il n'y a pas de quoi être fier, nous sommes des pécheurs nous ne méritions pas d'être aimés, nous ne valions peut-être pas la peine à partir du moment où nous avions rompu l'alliance de Dieu par notre péché." Et pour­tant, dans la prophétie de Sophonie, c'est ce pressen­timent qui vient de Dieu Lui-même, que ses entrailles frémissent de joie à l'idée de venir nous sauver. C'est vrai ! La gratuité l'absolu de l'amour de Dieu est tel que, quoi qu'il en coûte, l'œuvre du salut qu'Il accom­plira pour nous Le comblera de joie.

Et c'est précisément pourquoi la fête de la Vi­sitation est si grande. C'est que, à travers le tressail­lement de Jean-Baptiste, cette espèce de communica­tion entre l'enfant qui est dans le sein de Marie et l'en­fant qui est dans le sein d'Elisabeth, la source cachée de ce tressaillement, c'est le bonheur de Dieu de visi­ter son peuple. Et au fond, c'est là qu'il faut que nous redressions les choses, au fond notre propre joie d'être sauvés, elle ne serait pas si vraie, elle ne serait pas si forte si elle n'était déjà la joie du Sauveur. Notre bon­heur d'être sauvés ne serait pas si solide et si fondé s'il n'était pas d'abord le bonheur que Dieu a de nous sau­ver. Et ainsi le mystère de la Visitation est comme cette diffusion de la joie et du bonheur de Dieu, à la fois dans Jean-Baptiste qui va devenir le Précurseur, puis par Jean-Baptiste, dans la chair et le cœur de sa mère qui dit : "Bénie soit celle qui a cru ! D'où me vient que la mère de mon Seigneur vient à moi ?" Et finalement cette pure joie de la Vierge Marie qui chante son cantique d'action de grâces qui va devenir le Cantique de l'Église, ce Magnificat que nous chan­tons tous les jours et qui est précisément le cantique de la joie de Dieu telle qu'elle se répand, telle qu'elle investit le monde et la création.

Nous n'y pensons peut-être pas assez, mais dans le cœur de Marie, sa joie n'était pas la sienne. Dans son Magnificat, Marie ne parle d'elle qu'en un verset : "Le Seigneur a jeté les yeux sur son humble servante. Désormais tous me diront bienheureuse !" Mais en réalité elle dit que toute sa joie, tout son bon­heur vient de l'initiative de bonheur et de joie qui est dans le cœur de Dieu de venir sauver l'humanité. Nous aurions besoin de temps en temps d'éprouver notre joie en nous comme celle d'un autre, d'éprouver notre bonheur de vivre pour Dieu comme le bonheur de Dieu. C'est sûr, c'est ce qui arrivera à la fin des temps quand nous le verrons face à face. Alors, effec­tivement, son bonheur sera tellement rayonnant et nous serons devenus tellement transparents, tellement purifiés à la grâce et au salut de Dieu que son bonheur sera totalement notre bonheur. Mais dès ici-bas, cha­que fois que nous chantons le Magnificat, en réalité c'est bien déjà cela que nous voulons dire et que nous prophétisons. Nous sommes comme le tressaillement de Dieu au cœur du monde. Nous sommes comme le bonheur de Dieu déjà réalisé dans ce monde. Nous recevons déjà totalement en nous-mêmes ce bonheur du Sauveur qui en nous se fait bonheur d'être sauvés.

Qu'à travers cette eucharistie, qu'à travers le chant du Magnificat qui scande, jour après jour, notre prière, soir après soir, au moment où nous remettons entre les mains de Dieu la journée qui vient de s'écouler, que nous retrouvions la véritable source de toute joie, la véritable source de tout bonheur. Et de­mandons à Marie, à Jean-Baptiste et à Elisabeth d'in­tercéder pour nous auprès du Christ afin que nous soyons toujours plu transparents à l'origine de ce bon­heur et de cette joie.

 

 

AMEN