LE GÉRANT DE LA LIBERTÉ C'EST DIEU !

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 1990)
Jeudi de la septième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

a hâte avec laquelle Marie prenne soin d'aller annoncer la bonne nouvelle à Elisabeth cette allégresse qui va faire tressaillir de joie Jean-Baptiste encore dans le sein de sa mère, tous ces tres­saillements, cette hâte sont le premier fruit de l'an­nonce de la venue de Dieu sur terre. Au début, peu de personnes sont au courant. Seule Marie, dans le secret de son cœur et de son sein, puis Elisabeth, puis Za­charie et puis Jean-Baptiste. Comme de proche en proche cette nouvelle se répand et fait frissonner la surface de l'humanité, tous ceux qui sont touchés par la nouvelle en sont renversés, baignés par l'Esprit Saint.

Et cette vague qui a commencé de naître dans le sein de Marie et qui n'a pas fini de toucher les hommes puisqu'en ce jour encore, des hommes et des femmes, comme nous sont touchés par cette même allégresse, ce même tressaillement, cette vague n'aura jamais de fin si ce n'est celle du monde. Une petite vague qui naît dans le cœur de Marie, qui a com­mencé par l'annonce secrète, dans l'intimité même d'une femme, de l'Incarnation de Dieu et qui, s'ampli­fiant de génération en génération, doit toucher tous les hommes pour les emmener vers ce Monde Nouveau, vers ce Royaume. Au départ, une femme, une femme qui dans une curieuse liberté, dans une curieuse conception de sa liberté, a accepté de la remettre to­talement à un Autre, invisible, lointain, peut-être pro­che de son cœur, mais si différent des hommes.

J'aimerais vous inviter à une réflexion sur la liberté telle que Marie nous en donne une figure ou une image. Contrairement à ce qu'on pense, la liberté ce n'est pas un bloc vierge dans l'homme, une somme de disponibilités que nous apprendrions à orienter ou à conquérir ou à donner. A la base et à cause même du péché et même de la nature de l'homme, notre li­berté est impossible à garder vierge. Elle est toujours lice à d'autres personnes, à des contingences purement terrestres ou même plus profondément encore à toutes ces petites choses qui nous attachent au monde et à la vie, auxquelles nous ne donnons peu de noms mais qui constituent notre répertoire intérieur, nos petites idoles, nos petites statuettes. Notre liberté n'est jamais vierge car elle est, dès le début, un peu abî­mée, donnée à un ensemble de petites choses qui, en soi, n'ont rien de mauvais, mais qui, dans la somme de leur influence, déterminent que je ne suis pas libre.

Vous avez remarqué avec quelle allégresse Marie prend le chemin des montagnes pour aller dans le haut pays de Juda, comme si elle connaissait à l'avance, en fait elle le connaît bien, le Cantique des cantiques : "J'entends mon Bien-Aimé qui bondit sur les montagnes !'' Pour bondir sur les montagnes, il faut avoir au cœur cette liberté enivrante que seuls certains connaissent. Et Marie est de ceux qui connaissent cette liberté enivrante puisque justement elle bondit pour annoncer la nouvelle. Nous savons nous, par expérience humaine, à un moindre degré mais néanmoins intéressant, que pour bondir, pour nous envoler avec allégresse, il nous faut être libre.

Marie a su que cette liberté ne pouvait pas rester comme une disponibilité intacte, mais qu'il fal­lait qu'elle soit donnée à quelqu'un d'autre. Car nous sommes, nous les hommes, ainsi construits : nous ne pouvons gérer réellement ce qui nous rend libres, il nous faut demander à un autre de le gérer pour nous. Et si nous demandons à des idoles, à des statuettes ou des petites terrestres de gérer cette liberté, nous deve­nons quelque peu l'esclave de ces petites choses ter­restres. Ce n'est pas qu'elles soient mauvaises en soi, mais c'est que nous leur avons donné la possibilité et le pouvoir sur nous de conquérir ou de gérer notre liberté.

Il serait bon qu'en ce jour de montagne, en ce jour de sentiers que Marie parcourt nous fassions un peu le tour intérieur de notre liberté entravée pour la redonner à Celui seul qui, en retour nous rendra li­bres, Dieu. Et dans l'Annonciation, Marie fait ce don incroyable de tout donner au Seigneur, et en retour elle est libre. J'allais dire, plus elle est engagée et le plus intimement possible dans son corps, plus elle est engagée avec le Seigneur, plus elle se retrouve capa­ble d'être enivrée de la grâce, de la liberté dont Il l'a couverte. Il est très important de constater et de réali­ser en nous que nous nous sommes attachés, que nous nous sommes liés, qu'il y a des bandelettes autour de nos actes, de nos pensées, des bandelettes qui nous empêchent d'être totalement disponibles. Et la plus grande tristesse qui, en général, couvre notre cœur vient de ce manque de liberté comme un manque être totalement libres devant les hommes et devant nous et devant Dieu. Que par Marie qui nous invite à une danse liée à cette bonne nouvelle qui l'a fait tressaillir et qui continue à faire tressaillir ceux qui la ren­contrent, que par Marie nous retrouvions cette pleine liberté pour la redonner au Seigneur afin qu'Il la conforte et nous fasse devenir vraiment enfants de Dieu.

 

 

AMEN