HORS DE JÉRUSALEM

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Aïn Karem : Lauriers

 

J

'aimerais réfléchir avec vous, à l'occasion de cette fête de la Visitation, sur une donnée qui concerne tous les évangiles de l'enfance et qui peut nous éclairer sur le sens même du mystère que nous célébrons aujourd'hui.

Vous avez sans doute remarqué que le prolo­gue de la vie de Jésus se déroule en dehors de Jérusa­lem et que d'une certaine manière, dans ces évangiles de l'enfance, il y a une sorte de tropisme vers Jérusa­lem. L'annonce et l'Incarnation ont lieu à Nazareth, la Visitation à Aïn Karem, à quelques kilomètres à l'ouest de Jérusalem, dans les monts de Juda, en Ephrata, et la naissance à Bethléem avant la fuite en Egypte. Le baptême lui-même a lieu en dehors de Jérusalem. Ainsi on dirait que le récit évangélique de la vie de Jésus veut nous faire réfléchir sur le fait que le Christ investit fondamentalement le mystère de la fille de Sion, Jérusalem, le mystère de la présence au milieu de son peuple mais que cet investissement est progressif. Le Christ, Verbe incarné, fait pour ainsi dire plusieurs fois le tour de Jérusalem avant d'y arri­ver. Avant que soit accompli l'acte même du salut, il faut que selon diverses économies le Verbe de Dieu reprenne en Lui toutes les économies anciennes. Et chacune a son sens.

Bethléem, c'est l'héritage davidique, c'est l'hé­ritage messianique. Bethléem c'est la cité de David. L'Égypte, ce sont les païens, les peuples que le Verbe Incarné va visiter pour, d'une certaine manière, leur annoncer les premiers signes du salut. Nazareth, c'est la Galilée, le pays du mélange entre Israël et les païens, c'est le mystère par lequel le Christ récapitule en un seul peuple une humanité brisée. Et la Visita­tion, c'est le mystère de la Loi et de l'Alliance. Marie est comme l'arche d'Alliance, elle porte en elle le Verbe de Dieu. Et le Christ, à ce moment-là, récapi­tule en Lui tout l'héritage mosaïque. Ainsi à mesure que le Verbe progresse dans son existence humaine, avant de sceller définitivement les épousailles avec Jérusalem, l'humanité à sauver, Il a besoin, étape par étape, circuit après circuit, voyage après voyage, d'as­similer en Lui tout l'héritage de l'histoire d'Israël et de l'histoire des nations.

Je crois que cela a beaucoup d'importance pour nous, car dans cette situation il faut que nous soyons comme Jean-Baptiste. Parce que le Christ récapitule en Lui cette histoire, elle commence à re­jaillir en grâce sur ceux qu'Il visite et appelle à être les coopérateurs de cette histoire. Et aujourd'hui, chacun d'entre nous doit tressaillir dans le sein de notre mère l'Église comme Jean-Baptiste a tressailli dans le sein de sa mère. Le Précurseur ces précurseurs du royaume que nous sommes tous par la grâce de notre baptême, le précurseur exulte de joie à l'idée d'être visité et de commencer à recevoir la grâce de sa mission, par celui-là même qui commence à récapituler en Lui toute l'histoire de l'humanité.

A ce titre-là, la Visitation est exactement le mystère de notre situation aujourd'hui. Chacun d'entre nous, porté par l'Église qui chante son Magnificat, qui chante les merveilles de Dieu, qui proclame les œu­vres de Dieu, chacun d'entre nous, dans le sein d'Eli­sabeth qui dit : "Comment se fait-il que la mère de mon Seigneur vienne à moi ?", chacun d'entre nous dans cette espèce d'existence fœtale car le monde et la création sont en train de se préparer à l'accouchement définitif des "cieux nouveaux et de la terre nouvelle" chacun d'entre nous est appelé à rencontrer le Verbe éternel de Dieu. Chacun d'entre nous est en marche vers la Jérusalem, signe de l'accomplissement définitif du dessein de Dieu.

Que notre célébration eucharistique soit faite de la joie de Marie, de la joie de l'Église. Qu'elle soit faite de la grâce que nous donne le Verbe de Dieu de pouvoir être les messagers de son salut. Qu'elle soit faite de l'exultation de Jean-Baptiste qui n'a pas en­core les mots pour dire sa joie mais qui tressaille d'allégresse. Et qu'elle soit faite aussi de la joie de cette Elisabeth, courbée, vieillie, comme à certains moments nous nous sentons courbés et vieillis sous le poids de l'histoire, soit de l'histoire de notre Eglise, soit de notre propre histoire. Et que, cependant, nous sachions avoir le cœur rempli d'émerveillement de­vant cette venue du salut jusqu'à nous.

 

 

AMEN