LE MAGNIFICAT

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Tongres : La visitation

P

 

ourquoi l'Église a-t-elle pris l'habitude de chanter tous les jours, dans sa prière la plus quotidienne, la plus profonde, le cantique de Marie que nous venons d'entendre, le Magnificat ? C'est sans doute parce que ce cantique est le plus grand texte de l'humanité sur le sens de l'histoire. Je voudrais vous expliquer cela brièvement.

En effet, le moment de la Visitation, c'est une sorte de moment de bascule entre deux mondes. Il y a un monde finissant, un monde qui vieillit, qui s'est usé à se préparer, et il est symbolisé par cette vieille femme, Elisabeth, qui était stérile et qui n'arrivait plus à donner la vie. Et puis, il y a un monde nouveau, un monde virginal, un monde de fraîcheur, un monde d'émerveillement, et ce monde, c'est Marie. Et, dans la rencontre de ces deux femmes, dans un petit village de la Judée, c'est tout le mystère de l'histoire qui s'ac­complit à ce moment-là.

L'histoire, c'est toujours la rencontre de l'an­cien et du nouveau. L'histoire c'est le mystère profond par lequel, au cœur même de ce temps qui s'use à cause de notre péché, à cause de notre fragilité, de notre condition humaine qui s'en va, qui s'étiole, qui se délite petit à petit, curieusement, au cœur même de ce temps, surgit quelque chose de nouveau, de virgi­nal, qui est un pur don de Dieu, symbolisé précisé­ment, manifesté plus que symbolisé, par la conception virginale de Marie.

Et il n'est pas étonnant que, d'une certaine manière, à ce moment crucial où ces deux femmes contemplent ensemble le mystère profond de l'histoire et du temps, de notre existence et de l'aventure hu­maine, il n'est pas étonnant qu'à ce moment-là, Marie ait déployé cette vision prophétique du sens même de l'histoire. Et comment ? Je crois personnellement qu'il y a quelque chose de très beau qui a du être commun à Marie et à Elisabeth, c'est l'expérience de la mater­nité. Vous me direz que je suis très mal placé pour en parler, mais je vais vous dire ce que j'en pense.

Je crois que ce qui est extraordinaire dans l'expérience de la maternité d'une femme, c'est préci­sément que, à un moment donné, elle est dépassée par la vie. Quand elle donne la vie, elle la donne au sens le plus radical du terme, c'est un don qu'elle même a reçu et qu'elle doit donner. Et précisément, le fait de percevoir la vie qui se tisse en son sein, c'est le mo­ment où, pour une femme, pour une mère, elle sent qu'elle est plus grande qu'elle-même. Elle est dépas­sée par le mystère de ce qui s'accomplit en elle : elle, qui est une personne, donne la vie à une autre per­sonne et la sent grandir, croître dans son sein, dans sa chair, à travers sa chair.

Pour Elisabeth et pour Marie, c'est quelque chose qui est à la fois profondément humain, mais quand on pense que, pour elle deux, c'était quelque chose qui s'était opéré uniquement par la puissance de Dieu qui avait levé la stérilité chez l'une et qui avait fait concevoir l'autre virginalement, c'était le moment où elles se sentaient humainement dépassées par cette expérience de la maternité, mais aussi divinement par l'œuvre même de Dieu. Et c'est tout le sens du Magni­ficat.

Le Magnificat, c'est le monde à l'envers. C'est le monde sens dessus dessous. Les pauvres, tout à coup, sont exaltés, et les riches sont anéantis. Non pas parce que Dieu veut répartir les choses de façon éga­litaire et démocratique. Ce n'est pas cela le Royaume de Dieu. Mais c'est précisément que tout ce qui est pauvre, tout ce qui n'est rien, voilà que tout à coup, c'est emporté par le souffle de Dieu, par la puissance de Dieu. Voilà que c'est magnifié : "Mon âme exalte, mon âme magnifie le Seigneur, car Il s'est penché sur l'humilité de sa servante !" Elle découvre, à ce mo­ment-là, la nature profonde de l'agir divin au cœur du temps, au cœur de l'existence humaine, au cœur de notre histoire.

Non pas par la maternité divine, mais par tout ce qui nous arrive dans notre vie, c'est quelque chose comme cela. C'est pour cela que l'Église a besoin, chaque jour, de chanter le Magnificat. Car le salut, c'est précisément ce mystère extrêmement profond que, en nous-mêmes, ce vieil homme usé, terni, abîmé par le péché, sans cesse, est ressaisi par l'Esprit de Dieu et voici que ce vieil homme exalte le Seigneur et, en même temps, bondit de joie, car il est sauvé. En même temps ce vieil homme sent à quel point tout ce qui, en lui, est volonté de puissance, volonté de s'affirmer, volonté de se grandir par soi-même, tout cela est irrémédiablement voué à la destruction et à la corruption. Que cette eucharistie, cette action de grâces que nous allons célébrer soit vraiment dans son sens le plus profond, un Magnificat, la magnification, l'exaltation de la grandeur de l'action de Dieu, non seulement dans l'histoire, mais dans notre histoire à chacun d'entre nous.

 

AMEN