JOIE DE MARIE, JOIE DE L'ÉGLISE

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 1982)
Homélie du Père Jean-Gabriel RANQUET

 

Cathédrale de Reims
La visitation 

C

e récit de la Visitation de Marie fait immédiatement suite, dans l'évangile selon saint Luc, au récit de l'Annonciation. Marie vient de recevoir en elle, au creux d'elle-même, cette Parole vivante, ce Verbe de Dieu, ce Dieu vivant qui prend chair dans cette petite Israélite. 

Mais ce Dieu vivant qui est en elle n'est pas venu pour elle, du moins pas pour elle seule. Il est venu pour nous, par elle. Si bien que, avant même sa naissance, alors qu'Il commence à palpiter en elle, Il s'empresse, "en hâte " dit le texte elle s'empresse de Le porter, de Le donner. Elle donne Celui qui vient de lui être donné. 

       Toute la Vierge Marie est là. Bien sûr, elle peut être, au premier abord, un peu intimidante, cette petite Israélite, elle qui a eu cette vocation inouïe, unique, d'être la Mère du Messie, la Mère de Dieu, la Theotokos comme l'a crié le concile  d'Ephèse. Bien sûr, elle est unique, préservée de toute complicité avec le mal, de tout péché, destinée à jouer ce rôle de donner chair à ce Dieu vivant qui vient à nous, qui ne se contente plus d'être avec nous, mais d'être l'un de nous, qui veut être l'un de nous. Et elle Le porte. La Vierge tient toute son importance de ce fait qu'elle est porte-Christ, qu'elle donne le Christ. Son importance, je dirais c'est sa transparence, sa transparence à Jésus-Christ. Elle semble toujours nous dire : "Ne me regardez pas, moi tellement, si unique que je sois. Regardez-Le Lui, Celui que je vous donne, Celui que je vous porte. Je ne suis que Porte-Christ !" C'est là son humilité, mais c'est là aussi sa noblesse et sa grandeur. 

        C'est cette grandeur, c'est cette joie qui éclate dans le Magnificat. Cet immense cri de joie qui jaillit du cœur de cette femme, qui est la joie de l'Israël dans l'attente, rencontrant, enfin, Celui qu'il attendait, Jésus, Jésus qui est dans Marie. Et c'est Marie, cette petite fille d'Israël, qui donne voix à la grande joie d'Israël accueillant, enfin, son Messie. Cri de joie que l'Israël nouveau va faire sien désormais. Cri de joie de l'Église. Sitôt que l'Eglise célèbre une fête, spontanément, jaillit d'elle ce Magnificat qu'elle a cueilli sur les lèvres et dans le cœur de Marie. Et l'on comprend, frères et sœurs, que l'Église ait tenu à déclarer, à proclamer solennellement que Marie était sa Mère, Marie, Mère de l'Église ! 

       Car l'Église vit bien de cette louange constante qui jaillit du coeur de Marie. Qu'est-ce que l'Église, sinon le chant du Magnificat de l'humanité sauvée, sûre de son Seigneur, portant en elle, bien vivant, son Seigneur ressuscité, et magnifiant Dieu pour tout ce qu'Il lui donne, par ce Christ. La louange, l'action de grâces, l'adoration, voilà le rôle de l'Église. Et voici aussi le rôle de l'Église, au cœur même de cette louange, de cette adoration : porter le Christ, donner Celui qui lui est donné, car Il n'est pas venu s'enfermer en elle, mais se livrer par elle, à l'humanité toute entière, tout au long de son exode, de son itinérance, de son histoire.

       Célébration, Évangélisation. Porter le Christ, en chantant, chanter le Christ, en Le portant ! Voilà le rythme profond, la santé profonde, le battement de cœur de l'Eglise sa respiration, son souffle, son Esprit, son Saint Esprit. Et ce qui est vrai de l'Église, frères et sœurs, est vrai de chaque membre de l'Église, de chacun de nous. Nous vivons une visitation continuelle. Nous portons en nous le Christ qui nous est donné. Nous avons à Le célébrer, à Le chanter, à faire retentir, à l'intime de notre cœur, ce Magnificat continuel de l'adoration, de l'action de grâces, de la louange, de la célébration sur l'autel profond de notre cœur, comme sur l'autel de nos églises. En même temps, et du même mouvement, nous avons à donner Celui qui nous est donné : "Si tu savais le Don de Dieu !" 

       Est-ce que nous soupesons, vraiment, à quel point nous sommes comblés ? Le simple fait d'être là, ce matin, libres, recevant la Parole, célébrant l'Eucharistie, pouvant chanter le Magnificat, croyant en Jésus-Christ, vivant de sa Vie au cœur même de notre péché et de notre misère : "Si tu savais le Don de Dieu !" 

       Ce qui t'est donné là, tu dois le donner. Ce qui t'est donné là te met en dette vis-à-vis des autres. Tu dois donner aux autres Jésus-Christ. Non pas en faisant des actions extraordinaires. Sans prêcher, sans déclamer, sans tellement dire, mais en étant celui que tu dois être, vivant de vie nouvelle, porteur de Jésus-Christ, habité par Lui qui palpite en toi. Tu dois vivre cette visitation continuelle en accompagnant la célébration continuelle. Voilà ta santé. Voilà ta respiration profonde. Voilà le battement de ton cœur. Voilà le secret de ta joie. Un Dieu qui t'habite et qui, t'habitant, se donne à toi, aux autres, sur fond de célébration, de joie, de louange, d'action de grâces. Voilà ta vocation profonde, à ta place. Il ne s'agit pas de faire autre chose que ce que tu fais. Il s'agit de faire autrement  les mêmes choses. Il s'agit de laisser transparaître en toi ce Dieu qui est vivant qui s'annonce à toi et qui visite par toi les autres. Il s'agit de vivre, à ta manière, comme tu peux, sous les prises de cette grâce qui te travaille, au souffle de l'Esprit qui t'envoie. Il s'agit, pour toi, de vivre cette annonciation et cette visitation de Marie. 

       Puisse cette Eucharistie, frères et sœurs, au lendemain de la Pentecôte, au jour de la fête de la Visitation de la Vierge, puisse cette Eucharistie nous aider à ces innombrables, à ces inlassables visitations qui nous sollicitent à longueur de vie. 

       AMEN