LA GRATUITE DE LA VOCATION DE SAINT JEAN BAPTISTE
So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et Sœurs, cet épisode de la Visitation est devenu pratiquement une image d’Epinal ou du moins un thème très intéressant pour tous les peintres. Vous vous souvenez sans doute de certains tableaux dans lesquels on voit les deux femmes, Elisabeth la plus âgée, et la toute jeune Marie, avec des manteaux absolument sublimes, je pense à cette Visitation de Ghirlandaio qui est au Louvre. Evidemment, c’est presque un monde de rêve, un monde de conte que nous croyons voir à travers cette scène. On ne peut pas non plus imaginer que Luc ait été là avec une caméra cachée pour essayer de savoir tout ce qui s’était passé entre les deux femmes. Mais le problème était manifestement ailleurs.
Où est la question ? C’était une question assez pressante dans la communauté primitive, car contrairement à ce qu’on imagine aujourd’hui avec le recul et l’éloignement, il y a eu des disciples de Jean-Baptiste. Celui-ci avait commencé de prêcher avant le Christ, et avait commencé de baptiser, c’est lui qui est l’initiateur du geste du baptême et non Jésus. Jésus a reçu le baptême de Jean mais ne l’a pas inventé. Tout ceci faisait que dans les communautés primitives s’est posée la question de savoir qui avait imité qui. Qui était véritablement l’initiateur du Salut ? Qui était à la source même de ce qui constitue la foi ? Quand on lit les Actes des Apôtres, la première communauté sur laquelle Paul tombe à Ephèse, loin de la Judée et de Samarie, ce sont des Johannites, c’est-à-dire des gens qui n’ont entendu parler que du baptême de Jean. Ils sont tout disposés à accueillir la foi chrétienne, mais la constitution de ces communautés johannites n’était pas très facile à admettre par rapport aux efforts de la communauté chrétienne rassemblée autour de Jésus qui commençait son travail d’évangélisation.
Il a fallu d’une certaine manière expliquer pourquoi. Dans le récit de l’enfance, dans saint Luc, Jésus a six mois de moins que Jean-Baptiste, or dans ces sociétés-là, le droit d’aînesse compte beaucoup. Comment se fait-il que celui qui était plus âgé n’était pas celui qui avait donné la note fondamentale des nouvelles communautés, alors qu’en réalité, il gardait toujours des fans et des supporters et que ça n’allait pas de soi. Il ne faut pas idéaliser les choses, un certain nombre de conflits ont eu lieu entre les disciples de Jean et ceux de Jésus, d’ailleurs de temps en temps, les disciples de Jean vont voir Jésus pour lui demander s’il avait vraiment le droit de succession ou pas.
Ce récit a entre autres pour but de montrer comment Jean-Baptiste, même s’il a prêché avant et qu’il est précurseur, c’est-à-dire annonciateur du Seigneur, avait en réalité reçu sa mission de Jésus lui-même. Et c’est l’enjeu de cette scène si belle où les deux femmes se rencontrent. L’enfant dans le sein d’Elisabeth tressaille, c’est-à-dire sait qu’il reçoit sa vocation, il reçoit sa mission. Et Elisabeth à ce moment-là comprend. Elle n’attribue pas le tressaillement au fait d’avoir revu sa cousine Marie, mais bien au fait que Jean-Baptiste reçoit sa mission d’annonciateur, de précurseur.
C’est un thème très ancien dans toute l’Écriture, et d’ailleurs la plupart du temps les prophètes, quand ils veulent rendre compte de leur vocation disent « J’ai été appelé dès le sein de ma mère ». Ça voulait dire que la vocation en question ne pouvait pas venir d’un homme. Ce n’était pas comme certaines vocations forcées par la mère ou par le père dans le milieu familial, c’était tout le contraire, c’était avant même qu’ils aient pu avoir un rapport humain après la naissance, ils avaient déjà été investis d’une mission. Ce récit est assez extraordinaire car il montre comment Jésus lui-même, déjà incarné, donne sa mission à Jean-Baptiste qui n’est pas encore né. Et c’est ce qu’on voulait dire : toute la mission de Jean-Baptiste a été pour ainsi dire conditionnée, voulue, suscitée par Jésus lui-même. Je pense qu’il fallait une conscience extraordinairement grande de ce que pouvait être le salut et le rôle du Christ pour penser que Jean-Baptiste ne tressaillait pas dans le sein de sa mère par une sorte d’inspiration divine, mais par la présence incarnée. Car c’est ça toute l’affaire, car si je fais le midrash de ce récit : Jean Baptiste n’a pas tressailli dans le sein de sa mère avant de voir Jésus. Il a reçu sa mission de Jésus incarné. C’est déjà le fils du Dieu dans la chair, dans la chair de Marie
qui est en train de préparer son entrée dans l’humanité par la naissance. C’est déjà lui qui donne la mission et la vocation prophétique à Jean-Baptiste. Tout cela a une certaine importance pour nous car souvent on se demande pourquoi nous sommes chrétiens ? Pourquoi mon voisin qui est dix fois plus vertueux que moi n’est pas chrétien ? Pourquoi avons-nous reçu telle ou telle responsabilité ? Pourquoi est-ce Jean-Baptiste qui a reçu de Jésus la mission spéciale de l’annoncer ?
Précisément, en disant que c’est reçu avant même ce qu’on peut considérer la vie consciente.On n’a pas de récit de vocation de Jean-Baptiste. On n’a pas de récit où il irait au temple à dix-huit ans et où tout à coup Dieu lui dirait « Je t’ai choisi, ton cousin habite en Galilée et tu vas devoir préparer le planning ». Jean-Baptiste reçoit sa vocation parce que c’est donné. Il n’y est pour rien. C’est donc la gratuité de la vocation. Je pense que c’est ça le sens profond de cette fête de la Visitation, c’est la gratuité de l’appel, la gratuité de la vocation, la gratuité du destin qui nous est donné à chacun d’entre nous. Alors après, à nous d’essayer d’y répondre, mais ce que l’on peut dire, c’est que cet envoi, cette mission, est donné plus profondément que le niveau de notre conscience réfléchie, de notre intelligence ou même simplement de notre volonté.