UN PROCÈS CONTESTÉ

Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 2011)
Lundi de la sixième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Guignicourt : Jeanne d'Arc

F

rères et sœurs, parler de Jeanne d'Arc risque de paraître d'un nationalisme étroit, de parler de l'identité de la France, c'est la jeune bergère et la jeune guerrière anti-européenne, elle a "bouté les anglais" hors de France, les pauvres, ils sont vraiment du mauvais côté ! Aujourd'hui, parler de Jeanne d'Arc, cela fait toujours un peu soupçonner les marécages de l'extrême droite.

Or, il faut bien voir que cette histoire de Jeanne d'Arc n'a rien à voir avec tout cela parce que cette jeune femme qui débarque à la cour de roi de France se trouve dans un milieu pas très brillant. C'était un milieu de vaincus, un milieu de gens repliés sur eux-mêmes qui ne savaient plus diriger le royaume, qui n'avaient plus aucune espérance, je ne dirais même pas militaire, mais seulement politique. Le dauphin, Jeanne l'appelait le gentil dauphin pour dire qu'il avait de bonnes manières, mais aujourd'hui le gentil dauphin, c'était le "brave" au sens de Marseille, ce gentil dauphin ne savait plus quoi faire. L'ensemble des conseillers qui étaient autour de lui se tiraient dans les pattes, c'était l'unité même du grand projet du royaume de France qui était complètement contesté.

Si on lui a fait confiance, ce n'était pas parce qu'on l'avait reçue comme un sauveur, mais on s'est dit, autant envoyer une fille comme ça, cela ne met pas en cause le prestige de l'armée, on va lui donner quelques soldats, si cela marche un peu, tant mieux, mais personne ne croyait à la réussite de l'entreprise. C'est pour cela qu'on lit le livre de Judith, et à bon droit. C'est la même situation que Judith : les israélites voient les troupes arriver, et ils n'ont plus d'espoir. C'est une atmosphère de catastrophe qui est la réalité dans laquelle Jeanne d'Arc a été vraiment comme un signe. Quels ont été réellement la valeur et le signe de ses succès militaires ? On n'en sait trop rien. Il est certain que cela a joué un rôle un peu mobilisateur, mais on considère généralement que cela n'a pas été absolument décisif, mais simplement symbolique, quelque chose qui montrait que la résistance était possible.

Ce qui est le plus intéressant, c'est que le procès de Jeanne d'Arc a été un procès inique. A partir du moment où elle avait été capturée par l'ennemi, évidemment, ce n'était pas très difficile de la caricaturer avec tous les préjugés théologiques du temps : la femme habillée en habits d'homme, la pression de la torture qui permettait de dire qu'elle était relapse, qu'elle s'était dite et dédite, et tout à l'avenant. La véritable passion de Jeanne d'Arc, ce ne sont pas les batailles, mais c'est le procès à cause de l'Inquisiteur de Rouen, et de cet évêque de Beauvais qui s'appelait Cauchon (il faut prononcer le "au" en "o" fermé !). Elle a vécu là un moment terrible, un moment qui a été parfois accompagné de doutes sur la foi, sur l'Église. C'est là la véritable grandeur de Jeanne d'Arc, c'est qu'elle a tenu dans un contexte épouvantable.

Or, que s'est-il passé après ? il y a eu un procès de réhabilitation. Ce n'était pas encore la canonisation, c'était la réhabilitation et il a eu lieu très peu de temps après son martyre, puisque ses parents étaient encore en vie. Ce procès a été organisé par l'Église. C'est la première fois que l'Église désavouait le tribunal de l'Inquisition. Personnellement, je trouve cela très important parce que c'est la première fois que l'Église dans une situation dont je reconnais qu'elle était assez chancelante et difficile, l'Église a reconnu que les procédures qui avaient été faites à son encontre n'étaient pas admissibles et par conséquent, l'Église reconnaissait ses erreurs. On dit facilement : quand Jean-Paul II en 2000 a fait dire toutes les prières de repentance c'était très courageux. C'est vrai, mais il y a quand même eu un précédent, c'est la réhabilitation de Jeanne d'Arc en désavouant les procédures et les manières de faire de l'Inquisition. Hélas, cela ne l'a pas stoppée, mais elle quand même pris du plomb dans l'aile, elle n'a plus pu faire ce qu'elle voulait. L'inquisiteur était évidemment tenu au courant par les dominicains de Rouen, mais dans le couvent de Rouen, ils étaient divisés, les jeunes frères étaient pour Jeanne, et c'est eux qui l'ont accompagné à certains moments contre la volonté du grand inquisiteur. Je pense qu'il ne devait pas faire bon vivre au couvent des dominicains de Rouen à l'époque parce qu'il y avait des divisions internes.

C'était déjà une sorte de mise en question d'un certain pouvoir de l'Église qui était manifestement de mèche avec les armées anglaises, et on ne pouvait pas naïvement faire servir un tribunal ecclésiastique au service de visées politiques. Ce procès de réhabilitation a fait découvrir la sainteté de Jeanne. Auparavant, on disait, oui, on a brûlé une sainte, cela arrive qu'on canonise les gens un peu rapidement … Mais là on fait vraiment le procès pour dire que la procédure était fausse et cela ne s'était jamais fait. Nous devons à Jeanne à ce moment-là ce regard critique sur l'Église qui était tombée dans des préjugés : une femme ne peut pas conduire une armée, une femme ne peut pas porter l'armure des hommes, une femme ne peut pas se prévaloir de manipuler le métier des armes, etc … Et en réalité, il fallait sortir de ces préjugés-là et on s'est rendu compte que cela ne suffisait pas, qu'on ne pouvait pas condamner quelqu'un parce qu'il ne vivait pas selon les convenances établies à l'époque et que le tribunal ecclésiastique lui-même avait pu se planter là-dessus.

Frères et sœurs, je crois que la fête de sainte Jeanne d'Arc ce n'est pas la fête de l'ordre établi. C'est plutôt la fête du désétablissement de l'ordre. C'est la fête où l'Église regarde dans la personne d'un certain nombre de ses juges qui étaient pourtant patentés, qualifiés, docteurs en théologie, elle regarde qu'effectivement, ils n'ont pas répondu aux exigences normales de ce que doit faire un ecclésiastique. C'est donc le démenti de cela. C'est un acte critique. Evidemment, quelques siècles après, quand on l'a canonisée, on avait complètement oblitéré tout le problème. Il a fallu les travaux de Régine Pernoud pour qu'on redécouvre à la fois ce qu'avaient été les minutes du procès, les procédures, et puis le procès de réhabilitation, pour qu'on se rende compte que ce qui s'était passé était une véritable crise interne sur la manière dont l'Église doit se situer par rapport à ce monde. Et sur ce sujet-là, aujourd'hui encore, nous avons quelque profit à tirer de cette grande affaire.

 

AMEN