UNE INNOCENCE TÊTUE

Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

vec Jeanne d'Arc, nous avons l'exemple même de la manière dont la force qui peut paraître faiblesse se conjugue avec l'inno­cence. Cette jeune femme, douée en plus d'appari­tions, a attiré à elle toutes les méfiances. Et pourtant, indépendamment de toutes les influences politiques, elle a été à la tête des armées, elle a redonné force à ceux qui en avaient la vocation, elle a redoublé par sa ténacité, cette faible femme, à redonner courage à ceux qui l'avaient perdu. Une sorte d'innocence têtue qui traverse les tranchées, qui traverse les méfiances, qui traverse tous ces hommes qui doutent d'elle, et qui finalement, par une espèce de candeur étonnante, qui traversera après les siècles l'histoire de France, ap­porter la victoire non seulement de la France, qui n'était pas tout à fait gagnée, mais surtout la victoire de la sainteté.

Au fond, ce que nous redoutons lorsque nous approchons de Dieu, c'est de nous trouver démunis par une faiblesse qui nous attire et en même temps nous fait peur. Nous avons tellement de mal à résister contre, à nous battre contre nous-mêmes ou contre les autres, contre le mal, en l'occurrence, dans ses diffé­rentes formes à la fois subies ou agies, qu'une partie de notre vie humaine consiste à nous protéger, à nous doter d'une sorte d'armure de protection contre l'agressivité volontaire ou non de l'autre, l'interaction permanente dans laquelle parfois sans le vouloir, par­fois en le voulant, nous nous agressons les uns les autres. Nous ne pouvons pas rêver, et l'évangile ne nous a jamais appris à rêver d'un monde dénué de violence dans les relations humaines, même si nous sommes invités à la transformer en amour et non pas à l'éviter. C'est pourquoi nous hésitons sur le seuil de la vie relationnelle avec Dieu, à nous démunir, à nous défaire d'une force que nous avons eu tant de mal à reprendre et que nous ne voudrions pas perdre au point de devenir victimes, et de nous et des autres.

Cependant, il y a dans la vie spirituelle un en­droit, un lieu, une invitation à une sorte de désarme­ment intérieur, qui s'accompagne d'une désappropria­tion de soi-même, et ce n'est plus tellement notre pro­pre courage ou nos propres forces qui seront en cause, mais celui et celle d'un autre qui prend vie en nous. On pourrait dire de Jeanne d'Arc qu'elle est hallucinée, mais elle est habitée par la certitude de la force paradoxale du Christ Jésus. Elle est toute donnée par cet amour, à une force qui n'est pas la sienne, d'ailleurs, elle n'a rien à prouver, elle n'est pas de rang princier, elle n'est pas guerrier, et pourtant, elle prendra la tête, prenant le relais des hommes qui ne s'appuyaient que sur leur propres mérites et leur propre courage, prouvant comme à l'avance de la force paradoxale et victorieuse de Dieu sur le mal.

Je crois que c'est cette ténacité, cette candeur "intachable" (je ne sais pas si cela se dit !), qui a em­porté l'adhésion de ceux qui l'ont suivi. Une inno­cence qui ne peut être atteinte, une sorte d'intégrité définitive, mais je crois que cette intégrité, comme l'innocence du Christ attire le mal dans ce qu'il a de plus sournois et de plus vil. L'innocence est insup­portable à Satan. Dans la mort de Jeanne d'Arc, dans son martyre, qui rejoint la mort des martyrs, se re­trouve le combat le plus intime, qui au fond, ne nous concerne presque plus, qui est le combat de Dieu contre les forces du mal, le combat de l'innocence qui a l'air de se résigner et d'être victime et qui en fait est vainqueur.

Que cet exemple de la force paradoxale, peu visible, mais affirmée par l'évangile et suivie par de nombreux martyrs nous aide à nous désarmer, afin d'être non pas armés de nous-mêmes, mais de Celui qui est notre véritable armure, notre Seigneur et notre Dieu.

 

 

AMEN