VIVRE DANS LA JUSTICE
Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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eanne d'Arc a péri sur le bûcher en 1431. Nous avons tous dans notre mémoire cette page de l'Histoire de France avec ce que Jeanne d'Arc a réalisé pour notre pays. D'ailleurs ces images ont été portées à l'écran car de nombreux films l'ont évoquée et une littérature abondante a vu le jour à son sujet dont l'auteur le plus célèbre est bien sûr Charles Péguy. Mais ce visage de Jeanne d'Arc porte parfois quelque ambiguïté. Il faut savoir qu'elle a été canonisée dans un pays divisé en deux, entre monarchistes et républicains et que cela a parfois servi de fer de lance à la division. On a utilisé sa sainteté pour un profit uniquement terre à terre voire politique. Et cette ambiguïté semble être à l'origine même de l'histoire de Jeanne puisqu'elle combat dans une volonté politique associée à la volonté divine. Il y a donc dans le paysage que retrace l'histoire de Jeanne d'Arc, une sorte de paradoxe entre cette jeune fille fragile et ce qu'elle réalise, la victoire contre l'envahisseur. Il faut mettre les choses en place car trop souvent nous vivons sur des images d'Epinal.
A l'époque de Jeanne d'Arc, la France n'était pas ce qu'elle est au vingtième siècle. Il ne faut pas transposer l'image de notre pays actuel au Moyen-Age. D'abord, la France était réduite à une portion congrue. La plupart de nos régions actuelles étaient alors indépendantes la Provence, la Bretagne, la Lorraine d'où est issue Jeanne d'Arc, la Bourgogne, etc. Donc il en faut pas imaginer Jeanne d'Arc ayant un dessein politique très précis pour savoir où devaient s'arrêter les limites de la France.
Ce qu'il faut retenir essentiellement de Jeanne d'Arc, c'est sa volonté de justice et de paix et surtout de conciliation. Donc ne pas transposer sur le personnage des images de notre façon d'agir dans la société. Pour cela, je reprends l'oraison de cette messe : "Dieu qui a choisi sainte Jeanne d'Arc pour défendre son pays, accorde-nous, par son intercession, de travailler pour la justice et de vivre dans la paix." En définitive, ce qui est marquant dans le visage de Jeanne, c'est que le principe qui l'animait était supérieur aux principes qui animaient les hommes de son époque, principes uniquement matériels et politiques. C'est le principe de la justice et de la paix. Jeanne d'Arc est motivée par une seule réalité, l'amour de Dieu. Elle n'a pas d'ambition ou de dessein particulier pour son pays, si ce n'est d'y rétablir la paix entre tous les hommes. Cette paix qui, parfois, doit se faire au prix de certaines batailles, mais qui montre essentiellement que la volonté de justice et de paix ne peut être conduite et ne peut conduire qu'à la miséricorde.
En effet il ne peut y avoir d'amour et de charité vrais s'il n'y a pas de justice, s'il n'y a pas de paix. Il faut apaiser les conflits, il faut que les réalités soient équitables, soient justes pour qu'il y ait véritablement charité, pour qu'il y ait miséricorde. L'homme est appelé justement à vivre cette miséricorde de Dieu. Pour cela il faut que toutes choses soient les plus pacifiques et les plus justes possible. C'est pourquoi tout au long de la liturgie eucharistique, nous ne cessons de demander la paix. Entre la prière qui suit le Notre Père, et que l'on se donne un signe de paix, cette paix devient la base même d'une possibilité de relation fraternelle, donc de relation charitable. Et si cette paix, cette justice entre les hommes disparaît, c'est tout le tissu d'amour, tout le tissu de charité qui disparaît.
Je crois que le grand malheur ce n'était pas que la France devienne anglaise. Ainsi les Anglais ne seraient pas devenus anglicans et nous n'aurions moins de difficulté à parler une langue. Ce n'est pas cela qu'il y a derrière le visage de Jeanne d'Arc, ce n'est pas une volonté politique, ce n'est pas une volonté matérielle. C'est de pouvoir faire vivre les hommes dans le principe même de l'amour de Dieu. Jeanne savait très bien que cela ne pouvait se faire que sur la justice et sur l'amour. Donc, avant de dire que nous aimons tout le monde, avant de jeter largement notre miséricorde sur tous les gens les plus lointains car finalement ils ne nous embêtent pas trop, jetons plutôt notre regard sur notre frère et soyons pour lui un instrument de justice et de paix. Comme Jeanne d'Arc, nous serons vainqueurs de toutes les contradictions, de tout ce qui détruit l'homme, pour que, en l'homme et en nous-mêmes, se réalise le principe vrai de la charité.
AMEN