FOI EN L'ÉGLISE
Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n peut légitimement se poser la question :Que signifie aujourd'hui de célébrer la fête de Sainte Jeanne d'Arc ? En effet, au quinzième siècle, Dieu n'était pas anglophobe, même si les anglais, au nom d'une guerre qu'ils croyaient juste, avaient des visées sur certaines possessions que les rois de France, au nom d'idées qu'ils croyaient justes, revendiquaient comme leur appartenant en propre. De même, durant la première et la deuxième guerre mondiale, Dieu n'était pas anti-allemand, pas plus que dans la récente guerre du Golfe, Dieu n'était anti-arabe parce qu'il y avait des avions français dans les troupes contre Sadam Hussein. Nous avons, on nous le reproche souvent à cause de notre cartésianisme, une certaine tendance à simplifier les choses et peut-être aussi les causes. Sous prétexte que Dieu nous a donné sainte Jeanne d'Arc qui est effectivement l'exemple un peu rare voire unique d'une vierge guerrière dans l'histoire du catholicisme, nous avons tendance à croire que Dieu est toujours de ce côté-là. Mais c'est un peu plus compliqué.
D'abord, est-il nécessaire de le rappeler, Jeanne d'Arc n'a pas été canonisée pour ses hauts faits de guerre. Ce n'est pas parce qu'elle a conduit le Dauphin à Reims ou parce qu'elle a reconquis un certain nombre de grandes villes du Nord de la France qu'on l'a canonisée. On ne l'a pas non plus canonisée, je crois qu'il faut le rappeler tout le temps parce qu'il y a beaucoup d'équivoques là-dessus, parce qu'elle aurait été martyre en mourant sur un bûcher. Jeanne n'a pas été martyre, c'est pourquoi on la célèbre avec des ornements blancs et non pas des vêtements liturgiques rouges qui conviennent à la fête des martyrs. Jeanne a été canonisée parce qu'elle a confessé le Christ et qu'elle a su le confesser, et c'est précisément cela sa grandeur, dans des circonstances extrêmement difficiles où d'une certaine manière la France ne comportait pas alors quarante millions mais seulement vingt millions de "collabos". C'était déjà beaucoup.
La grandeur de Jeanne d'Arc ce n'est pas d'abord sa capacité militaire. C'est tout simplement le fait que, à travers un appel, une vocation, pourquoi ? on ne sait pas, elle a su, avec beaucoup d'intelligence, beaucoup de finesse, beaucoup d'humanité, même si elle n'était vraiment pas cultivée, elle a su faire face, avec un très grand courage et surtout un très grand amour de Dieu, faire face à toutes les difficultés et à tous les obstacles redoutables qui s'opposaient à elle. S'il y a une chose dont Jeanne a souffert à mon avis ce n'est pas spécialement les anglais, mais c'est plutôt l'Église. Car ce qu'on a voulu faire lorsqu'on a béatifié Jeanne d'Arc trente ans après sa mort, c'était désavouer une institution d'Église particulièrement redoutable et cynique dans le cas de Jeanne d'Arc, je veux parler de l'Inquisition.
Ce qui est extraordinaire chez Jeanne, c'est qu'elle ait pu confesser le Christ, non seulement en temps de guerre, au plan civil et militaire, mais qu'elle ait pu le confesser au milieu même de cette assemblée d'ecclésiastiques qui se voulaient l'Église et qui l'étaient d'une certaine manière, mais qui, en réalité, étaient une Église qui s'était soumise à des intérêts politiques et militaires de conquête. Et c'est cela la grandeur et la finesse de la sainteté de Jeanne. C'est que, toute jeune fille non-initiée aux grandes combines diplomatiques de l'Église de l'époque, d'une certaine manière, avec une très grande franchise et une très grande liberté, elle a su déjouer tout cela.
Ceci peut nous apprendre beaucoup de choses. La première c'est qu'il y a, il faut bien le dire, un patriotisme qui est une idolâtrie. Et ce patriotisme qui devient une idolâtrie c'est le fait de faire de sa patrie, précisément, un absolu ou une idole. C'est une première erreur à éviter. Ce qui est grand dans l'attitude de Jeanne, c'est que la motivation profonde de tout ce qu'elle a fait n'était pas ultimement l'amour de sa patrie, mais l'amour de sa patrie était inscrit dans son amour de Dieu et dans l'amour de Dieu pour elle. C'est je pense ce que signifient "les voix". On a beaucoup parlé des voix de Jeanne d'Arc. Cela ne veut pas dire qu'elle était une illuminée ou une fausse mystique mais cela veut dire que, pour elle, cette jeune chrétienne de quinze seize ans, savait que sa vie s'inscrirait dans un appel. "Ses voix" c'est littéralement une vocation. C'est donc le premier point à éviter.
Mais le deuxième à éviter qui est aussi difficile que le premier c'est, sous prétexte que certains font de leur patrie une idole, dire que sa patrie n'existe plus et que le fait d'être de tel pays ou de tel autre ne signifie rien. Ce n'est pas vrai Nous ne sommes pas des hommes sans racines. Nous avons une histoire et notre patrimoine culturel et national nous appartient tout aussi légitimement que notre patrimoine familial et personnel. Et aujourd'hui où, à travers un certain nombre de moyens de communication, on croit que la seule chose à faire est de cultiver "l'humanité", même si elle n'est plus du côté du journal, en réalité on se trompe car là encore, au lieu de faire de la patrie une idole, on fait d'une abstraction une idole, d'un certain type d'homme une idole.
Ce serait "l'homme universel", ouvert à tous qui, comme le disait quelqu'un, "casse sa maison pour abriter plus de gens". De la non plus, ce n'est pas la sagesse que nous enseigne Jeanne d'Arc. Jeanne d'Arc était Lorraine et elle entendait bien le rester et elle avait tout à fait raison de le rester.
Vous voyez : être chrétien dans le monde est une chose bien difficile parce que, à chaque fois, il y a des écueils, il y a des tentations et il y a de graves dangers. Le plus gros danger c'est celui de l'idolâtrie, idolâtrie de la patrie mais aussi d'une fausse conception de l'universalité de l'humanité. Et nous ne pouvons, en aucun cas, au nom même de l'amour que Dieu a pour nous, qui nous veut tel et tel et non pas n'importe comment, nous ne pouvons en aucun cas, renier cet amour de Dieu en nous réfugiant derrière des idoles.
Enfin, sur un plan personnel, le clergé et en particulier l'évêque qui a jugé Jeanne n'était vraiment pas reluisant. Il était complètement acheté, complètement vendu. Et la grandeur de Jeanne d'Arc, c'est de n'avoir jamais douté de la personne de l'Église Cela lui demandait un acte de foi d'une grandeur extraordinaire et c'est sans doute pour cela qu'elle est sainte aujourd'hui. Parce que, même si cela comportant de grands combats et de grandes souffrances, le plus grand combat c'était probablement le doute qu'il pouvait y avoir dans son cœur.
En célébrant cette eucharistie, demandons à sainte Jeanne d'Arc, que par sa sainteté par la communion des saints, par l'enracinement dans cette Histoire de France, qui l'a constituée, qui l'a pétrie, qui lui a donné son humanité concrète, nous aussi, nous soyons délivrés des idoles et que nous sachions reconnaître la véritable personne de l'Église.
AMEN