LA SAINTETÉ EXISTE !
Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Guignicourt : Sainte Jeanne d'Arc
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e cas de Jeanne d'Arc est assez spécial dans l'histoire de l'Église et plus spécialement de la sainteté de l'Église. En effet, je l'ai dit plusieurs fois, mais chaque fois cela choque, Jeanne d'Arc n'est pas morte martyre. Elle n'est pas vénérée comme martyre. Sa mort a eu une cause politique, c'est une conjuration entre un certain parti anglophile et l'Inquisition. Mais ce n'est pas parce qu'elle aurait combattu "pour la bonne cause" politique qu'elle serait morte martyre.
En effet, ce que peut d'abord nous apprendre Jeanne d'Arc, c'est que ce n'est pas la politique qui fait la sainteté. Ce ne sont pas les causes politiques ou les buts politiques que l'on se donne qui peuvent, à eux seuls ou à elles seules, constituer notre sainteté. Mais c'est plutôt que l'engagement politique n'empêche pas d'être un saint. La cause pour laquelle Jeanne s'est battue c'est comme elle le disait elle-même "bouter les Anglais hors de France", mais cela ne voulait pas dire que "Dieu était contre les Anglais" ou contre le Marché Commun, du moins il faudrait qu'Il révise ses positions. Cela veut dire que, au cœur même de ce qu'elle a voulu faire, de ce qu'elle a cru bon de réaliser dans l'attitude de soldat et de jeune fille de France qu'elle a mené avec loyauté et courage jusqu'au bout, Jeanne a pu, elle a su, par la grâce de Dieu, témoigner de sa foi.
Et c'est pour cela que nous la vénérons, que nous la prions, parce qu'elle nous apprend que, dans la diversité des causes politiques, il peut y avoir des saints. Certes il y a des causes politiques qui par elles-mêmes empêchent qu'on puisse vivre la sainteté chrétienne, cela arrive, hélas mais fondamentalement, il y a une pluralité tout à fait légitime et Jeanne d'Arc était un de ces premiers grands témoins du nationalisme qui commençait à poindre en Europe au quatorzième siècle. C'était une prise de position politique tout à fait "d'époque". Aujourd'hui, il semble que d'autres principes politiques commencent à surgir pour faire vivre ensemble les nations. Mais le caractère limité de ce choix politique et de ce choix militaire n'a pas empêché Jeanne d'Arc d'être une sainte. Au contraire, elle a pu être vraiment sainte dans cette perspective-là.
Il y a plus. L'Église elle-même, dans ses institutions, en l'occurrence l'Inquisition qui est arrivée à une sentence de mort, a été contestée. Je ne sais pas pourquoi on critique toujours l'Inquisition pour l'affaire Galilée et jamais à propos de l'affaire Jeanne d'Arc. Or c'est l'Inquisition qui finalement a été contestée puisque le fait de réhabiliter Jeanne peu après sa mort a été, de la part de l'Église, un démenti formel de l'Inquisition. On pourrait souhaiter que beaucoup d'institutions dans le monde aient autant d'esprit critique vis-à-vis des hommes qui les composent.
Cela veut nous montrer que, même au cœur d'une situation extrêmement difficile, comme celle de Jeanne - être mise en cause par des tribunaux ecclésiastiques - cela non plus n'empêche pas d'être saint. C'est effectivement la grandeur de Jeanne d'Arc que, au moment même où elle s'est sentie abandonnée et de son roi, qui n'a pas bougé le petit doigt pour la sortir d'affaire (cette affaire n'est pas une page très glorieuse pour la royauté française), et de son Église en la personne de ses juges, d'avoir gardé une véritable sainteté. En témoignent les minutes du procès qui montrent à quel point Jeanne d'Arc a su exactement où se situait sa sainteté. C'est-à-dire dans cet attachement de foi indéfectible à son Seigneur, à son Église malgré les fautes de ceux qui la composent.
En cela nous pouvons apprendre beaucoup de Jeanne d'Arc. Elle n'est pas la sainte du nationalisme à la Déroulède. Elle ne peut pas être l'objet de ces récupérations discutables de nationalismes étroits. Ce serait vraiment la défigurer. Mais elle est vraiment la sainte de la sainteté de Dieu, quoi qu'il arrive et quoi qu'il en coûte. Je crois qu'à ce titre-là, elle a une valeur particulière à nous faire apercevoir aujourd'hui.
C'est la transcendance de la sainteté. Transcendance parce que, même dans les pires contextes, à la fois politiques et aussi les pires contextes d'Église, car le tribunal d'Inquisition était quand même vendu aux Anglais, du moins celui de Rouen, dans tous ces cas-là, au milieu de ces adversités qui viennent de partout, la sainteté peut vraiment exister.
C’est pour cela qu’on a canonisé Jeanne d’Arc. C’est pour cela que chacun d’entre nous peut, comme Jeanne d’Arc, vivre son aventure de sainteté. Nous avons toujours des tas de prétextes pour nous persuader que nous ne pouvons pas être des saints parce que les choses vont mal. Précisément, les saints sont ceux qui croient que même quand les choses vont mal, la puissance de Dieu est assez grande pour que la sainteté resplendisse au cœur même de ces situations difficiles.
AMEN