TÉMOIN FIDÈLE

Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a vie, la vie chrétienne et la vie humaine de Jeanne d'Arc, ont été tout entières sous le signe de la fidélité. Jeanne d'Arc est née dans ce monde du quinzième siècle qui est un monde mé­diéval finissant et qui commence à douter de lui-même. Il s'agit non seulement des grands malheurs politiques ou des grands malheurs comme la peste, la grande peste, ou les grands malheurs religieux comme le schisme d'occident, il s'agit plus profondément d'un monde qui doute de lui-même parce qu'il se rend compte qu'il est à bout de souffle et que les éléments de culture ou de renouveau qui commencent à faire leur apparition en occident, précisément, ébranlent ce qui, jusque-là, avait fait la solidité, la cohérence de la société et de la conception de la vie des individus, à travers une longue expérience patiemment élaborée. Ce sont essentiellement les premiers soubresauts de l'humanisme de la Renaissance symbolisée par une transformation culturelle héritée de l'antiquité païenne, symbolisée par les cours naissantes, avec toute leur vie culturelle. Ce sont aussi les modifica­tions de la carte politique avec l'apparition des natio­nalismes dans laquelle l'histoire de Jeanne s'inscrira, le début des nouvelles théories sur le pouvoir royal qui commencent à trancher délibérément avec le vieil idéal de l'empire. Et puis c'est aussi la naissance d'une nouvelle société à travers le commerce et l'évolution de la bourgeoisie. Mais le quatorzième siècle repré­sente précisément ce moment où les deux mondes se sentent, s'approchent et voient apparaître les premiè­res brisures et les premiers craquements. Il y a égale­ment toute une transformation de la conception de la vie chrétienne qui aboutira, un siècle plus tard, à la réforme.

C'est dans cette atmosphère d'un monde nais­sant que vit Jeanne d'Arc comme témoin de la fidélité. Si l'on regarde les choses par-delà l'image d'Epinal, il faut avouer que la note est sévère, car Jeanne a vu progressivement se désolidariser d'elle les institutions dans lesquelles elle avait mis sa confiance et pour lesquelles elle s'est battue. Elle n'a jamais vraiment la confiance du pouvoir politique, elle a été plus "utili­sée" qu'elle n'a été "reconnue". Quand elle a été pri­sonnière, elle n'a pas été défendue. Et par conséquent, sa déception, à ce niveau-la, a été assez grande. Cette fidélité qu'elle-même avait vouée au pouvoir politique du dauphin n'a pas trouvé véritablement sa récom­pense, en tout cas pas de manière telle que Jeanne ait pu en éprouver une véritable consolation ou une véri­table certitude. Au contraire, cela n'a fait qu'engendrer chez elle des doutes plus profonds.

De façon plus décisive, elle avait mis sa confiance dans l'Église et dans le tribunal ecclésiasti­que la jugeait. Et là encore, la déception a été plus amère, car Jeanne a bien vu que, à tout moment, elle avait été trahie par l'institution dans laquelle elle avait mis sa confiance. Par conséquent l'histoire de la fidé­lité de Jeanne a été une sorte de dépouillement pro­gressif. Tous les appuis qu'elle aurait pu chercher, sur lesquels en raison de sa générosité elle pouvait légiti­mement compter, tous ces appuis-là se sont les uns après les autres dérobés. L'ultime épreuve a été le doute sur elle-même. En ceci il y a quelque chose de comparable avec sainte Thérèse de Lisieux cinq siècles plus tard. Pour Jeanne, la fin de son séjour en prison, le sentiment d'être abandonnée de tout appui humain, de tout appui écclésial, l'a fait douter d'elle-même et l'a introduite dans une crise grave qui a provoqué des rebondissements du procès.

Or c'est précisément quand elle s'est aperçue que toutes les fidélités humaines sur lesquelles elle pouvait compter se sont progressivement, l'une après l'autre, dérobées, qu'elle a pu poser cet acte de foi véritable, ce témoignage profond que, en Dieu seul elle pouvait mettre sa confiance. Et c'est formellement la raison pour laquelle elle a été canonisée. A travers Jeanne d'Arc, on n'a pas canonisé le nationalisme français, on n'a pas prononcé l'anathème sur les An­glais, on n'a pas non plus prononcé l'anathème sur l'Inquisition, on a célébré le mystère d'une fidélité qui, à travers un itinéraire extrêmement difficile, obscur et complique, avait fini par affirmer que son seul appui c'était Dieu Lui-même. Et ceci est d'autant plus re­marquable que le contexte du quinzième siècle était en plein bouleversement et qu'il n'y avait pas beau­coup de points d'appui et de référence qui ne soient, d'une certaine manière, pourris ou vermoulus.

Je crois qu'à ce niveau-là la vie de Jeanne peut nous être d'un précieux secours. L'épreuve même de notre vie, ce n'est pas de trouver des appuis d'une façon humaine, si spirituelle soit-elle, mais c'est de faire l'expérience de ce dépouillement non pas qu'il soit nécessaire de souhaiter des trahisons ou des abandons, mais même à travers cela et au-delà de cela, que cela nous purifie assez le cœur pour voir comment le seul principe de notre fidélité c'est Dieu Lui-même. C'est pour cela que nous la fêtons et c'est en cela que son intercession peut nous être utile.

Sa prière peut nous être bénéfique, non pas dans je ne sais quelle perspective de récupération de tout bord, mais fondamentalement dans la reconnais­sance, fidèle celle-là, de ce qui a été son itinéraire de foi, et qui est le don le plus précieux que Dieu ait fait, par elle, à l'Église, et qui doit être la seule réalité sur laquelle on ne peut pas se permettre de trahir Jeanne d'Arc.

 

AMEN