LA SAINTETÉ DE JEANNE D'ARC
Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Machault : Sainte Jeanne d'Arc
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i l'on y réfléchit un peu profondément, c'est très délicat et très difficile de déterminer exactement quelle a été la sainteté de Jeanne d'Arc. On ne peut plus dire aujourd'hui que c'est une sorte d'exaltation de la vierge guerrière qui a fait couler beaucoup d'encre surtout au début de ce siècle. On ne peut pas dire non plus qu'en canonisant Jeanne d'Arc, l'Église aurait canonisé un certain nationalisme surtout français en l'occurrence. On ne peut pas non plus dire que c'est une sorte de canonisation inconditionnelle du métier des armes. On ne peut pas dire non plus, parce que l'Église ne l'a jamais dit, que Jeanne d'Arc a été martyre pour la foi. Sainte Jeanne d'Arc n'est pas priée comme une martyre, elle n'est pas célébrée avec des ornements rouges.
Par conséquent, lorsqu'on veut essayer de comprendre, parce que vraiment il y a quelque chose à comprendre, quel est le motif profond de la sainteté de Jeanne d'Arc ? Ce n'est pas simplement parce qu'elle incarnerait au mieux une sorte d'inconscient de notre histoire ou de notre culture nationale, et qu'elle l'aurait vécu de manière idéale. Beaucoup de gens l'ont pensé. Beaucoup de gens le pensent encore. Je pense qu'en faisant cela, ils se trompent profondément sur le sens même de ce que fait l'Église lorsqu'elle s'engage dans une canonisation. Alors, quelle est la sainteté de Jeanne d'Arc ? Car ce qui est en cause dans la fête que nous célébrons aujourd'hui, c'est précisément que Jeanne est sainte. Mais comment est-elle sainte ? De quoi est-elle sainte ?
Je crois qu'il faut remarquer un détail qui peut nous mettre sur la piste. Ce qui a fait vraiment la base du procès de canonisation de Jeanne d'Arc, c'est son procès de condamnation. C'est cela qui a été en cause. Je pense que si nous n'avions pas eu le manuscrit et les minutes intégrales du procès de Jeanne d'Arc, l'Église n'aurait pas pu se prononcer, car Jeanne d'Arc a été canonisée dans un moment où la législation sur les canonisations était extrêmement stricte. C'est précisément parce que nous avons intégralement le procès de Jeanne d'Arc que l'Église a reconnu, dans ce procès, la figure d'une sainte.
Or, c'est une chose que l'on a remarquée depuis longtemps, le fait d'avoir canonisé Jeanne d'Arc, de l'avoir d'abord béatifiée, reconnue, et ensuite canonisée, est sans doute, de la part de l'Église, une sorte de très grande critique vis-à-vis de l'Inquisition. On a dit beaucoup de mal de l'Inquisition, mais c'est sans doute l'Église elle-même qui en a dit le plus de mal, parce que le simple fait de reconnaître dans Jeanne d'Arc une sainte était la marque que ce tribunal de l'Inquisition avait été inique. Mais précisément, et c'est là que nous touchons du doigt la sainteté propre de Jeanne d'Arc, c'est que la souffrance qu'elle a endurée, et qui venait de ceux qui, par le tribunal de l'Inquisition et l'évêque Cauchon, étaient pour elle l'Église, et qu'elle n'a jamais mis en cause, c'est que cette souffrance n'a jamais altéré sa fidélité.
Je crois que Jeanne d'Arc est très précisément la figure de la sainteté de la fidélité. Au moment même où tout lui a paru comme se liguant contre elle, de l'intérieur même de l'Église, car c'est bien de cela qu'il s'agissait, puisque ces clercs, même s'ils avaient été achetés par le pouvoir anglais, n'en restaient pas moins des clercs et des ministres de Dieu, au moment où Jeanne d'Arc voyait que tout s'était ligué contre elle, et même aussi, on peut le dire, le fait que les tractations politiques et une certaine lâcheté de la part de la royauté de France l'aient finalement livrée, à ce moment-là, Jeanne n'a jamais douté. Elle a été témoin de la foi jusque dans les moments de l'abaissement le plus grand.
C'est précisément en reconnaissant profondément sa faiblesse, le fait qu'elle n'était rien, mais que cependant Dieu l'avait vraiment choisie et que Dieu ne la décevrait jamais, même si tous les signes visibles de cette présence, en l'occurrence les ministres de Dieu qui présidaient au tribunal de l'Inquisition, même si, là-même, elle était abandonnée et persécutée, elle n'a jamais perdu sa foi et sa fidélité dans l'amour de son Seigneur pour elle. Je crois que c'est cela la véritable sainteté de Jeanne. C'est la sainteté de la foi et de la fidélité au Dieu vrai. Puisque le Seigneur l'avait appelée, puisque, elle, y avait reconnu sa vocation dans des circonstances historiques tout à fait déterminées et peut-être même, par certains aspects, critiquables, elle a témoigné de l'inconditionnelle nécessité de la foi et de la fidélité à son Seigneur. Je pense que c'est cela qui lui a donné cette très grande lucidité sur l'Église, sur la foi, sur sa mission, dont elle témoigne si admirablement à travers tout le procès.
A la limite, ce procès n'est en rien politique. Tous les motifs sont politiques, mais la manière même dont il se déroule, c'est que sans cesse Jeanne rehausse le débat et ramène les juges devant la vérité même de la foi, de la foi qu'on a donnée à son Seigneur. C'est cela qui est bouleversant dans la sainteté de Jeanne, c'est que, au cœur même de l'abandon, au cœur même de sa Passion, à aucun moment elle n'a douté de ce qui était le cœur et la trame de sa vie. Finalement, elle n'a jamais douté de la sainteté que Dieu lui avait donnée. A ce titre-là, Jeanne est une sainte terriblement actuelle. C'est vrai que, à certains moments, beaucoup de gens vivent un drame très profond dans leur fidélité à leur foi, parfois même se sentent désavoués ou abandonnés, peut-être même par les clercs. Précisément c'est là où nous touchons du doigt le véritable mystère personnel de notre sainteté à tous. Ce qui est le cœur de notre sainteté, c'est cette confiance absolue et radicale dans le fait que Dieu, quoi qu'il arrive, ne peut pas nous abandonner.
Demandons au Seigneur, par l'intercession de sainte Jeanne d'Arc, de nous faire découvrir ce visage personnel de notre sainteté à chacun d'entre nous. Toute sainteté doit nécessairement, ultimement, s'enraciner dans cette reconnaissance de la fidélité de Dieu à chacun d'entre nous, car "éternel est son amour".
AMEN