JEANNE D'ARC RELAPSE ET SAINTE
Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous me permettrez de citer un romancier contemporain catholique qui a beaucoup, et très profondément, médité sur la sainteté de Jeanne d'Arc. Il s'agit de Georges Bernanos qui a écrit un petit essai intitulé : "Jeanne relapse et sainte".
Bernanos a bien compris que la sainteté de Jeanne d'Arc n'est pas d'abord une sainteté de faits d'armes, mais que la sainteté de Jeanne d'Arc, c'est l'endurance de la patience pour le nom du Christ, devant le tribunal. Et ceci est d'autant plus paradoxal que ce tribunal était un tribunal d'Église : c'est l'Inquisition. Je crois que ceci est assez important à comprendre car une des choses que Bernanos fait très bien ressortir c'est que l'Inquisition était un tribunal absolument redoutable qui, par certains aspects, était comparable à des méthodes modernes extrêmement sauvages et terribles, capables presque de dissoudre la personnalité humaine. Bernanos dit qu'une des plus grandes souffrances de Jeanne d'Arc est qu'à la fin de son procès, on avait fini par la faire douter d'elle-même, de ce qu'elle était et de sa mission.
"C'est désormais à elle-même que la petite martyre fait face, et elle ne s'en doute pas. Ses juges ne s'en doutent pas davantage. Comme ces insectes qui au cœur de leur proie vivante déposent un ver, ils ont fait rentrer le doute dans cette âme d'enfant, et l'ignoble fruit venu à terme, ils ne reconnaissent plus leur victime, la cherchent, implorent d'elle ce que par leur faute elle n'est plus capable de donner, une parole pure, intacte, qui leur apporterait la certitude ou le pardon. Littéralement, ils lui ont volé son âme. Deux jours encore, avec une impatience grandissante, ils secoueront vainement ce cadavre, puis las de cette lutte ridicule, ils jetteront au feu le jouet brisé. Qu'on brûle bien les os ! Qu'on sème au vent la cendre ! A quoi bon ? L'enfant inconnue a emporté son secret. La nuit qu'ils ont appelée sur elle les recouvre à leur tour."
Donc une des épreuves les plus dures de la fidélité de Jeanne d'Arc a été précisément qu'au moment même où, par tous les interrogatoires qu'on lui faisait subir, on était arrivé, comme le dit Bernanos, "à lui voler son âme", elle ait pu tenir dans la constance et dans le témoignage de sa fidélité jusqu'à la mort. Mais il y a une différence fondamentale entre les tribunaux d'Inquisition et les tribunaux modernes. C'est que, précisément, dans les tribunaux d'Inquisition, la sainteté finit toujours par triompher. Et, en réalité la réhabilitation de Jeanne d'Arc c'est à l'intérieur même de l'Église et sur l'initiative de l'Église, la remise en cause de ceux qui avaient jugé Jeanne d'Arc. Dans certaines sociétés modernes, ce genre de choses ne peut malheureusement se produire. Et c'est pourquoi Bernanos conclut par cet éloge de l'Église, à travers la sainteté de Jeanne d'Arc, éloge qui est une très belle page de notre littérature contemporaine et qui peut nous aider à comprendre le sens profond de la sainteté de Jeanne d'Arc.
"A quoi bon prolonger cinq cents ans, ou plus, un procès de réhabilitation qui ne tend qu'à expliquer, excuser, justifier les vivants ? Un seul importe : désormais Jeanne est sainte, et nous la prions comme telle. Si l'on mesure à l'aune de l'expérience humaine une telle aventure, elle apparaît invraisemblable. La chance de la pauvre fille était si petite, l'affaire si obscure et les intérêts en jeu si puissants. Mais Dieu sait venger ses saints."
"Notre Église est l'Église des saints. Nous respectons les services d'intendance la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l'avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d'entre nous portant sa charge, patrie, métier, famille, avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d'autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d'arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l'interminable jour, jusqu'à l'heure attendue, l'heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée. O Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d'autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l'héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres pleins de songe et d'oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n'aient dû reprendre, est-il rien qu'ils ne puissent donner ?"
AMEN