UNE AUTRE LUMIÈRE

Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Guignicourt : Jeanne d'Arc

I

 

l y a vraiment quelque chose qui ne marche pas, Il y a des saints, des saintes, Il y a de la sainteté Et jamais le royaume du règne de la perdition n'avait autant dominé sur la surface de la terre", écrivait Charles Péguy à propos de l'époque où a vécu Jeanne d'Arc. Parole qui dépasse le temps de Jeanne d'Arc et de Charles Péguy, pour rejoindre, avec autant de vérité, celui que nous vivons. Et c'est vrai qu'en célébrant la fête des saints, et peut-être d'une façon plus particulière celle de Sainte Jeanne d'Arc, pour ce qu'elle fut dans l'histoire de notre pays, dans l'histoire de la foi, on peut vraiment se poser cette question : "Il y a vraiment quelque chose qui ne marche pas !" non seulement dans le royaume de France, mais peut-être aussi dans le Royaume de Dieu.

C'est vrai que, depuis la Résurrection du Christ, depuis cette victoire première et définitive sur la mort, il nous semble que cette victoire du Christ soit bien souvent voilée, éloignée, peut-être même détruite par tant de victoires de la mort, de la haine de la perdition ou du mensonge. Et quinze siècles après la Pâque du Christ les choses n'avaient guère avancé, à vues humaines, pour le Royaume de Dieu. Et vingt siècles après la mort du Christ on n'est pas beaucoup plus avancé, apparemment. Et cela laisse prévoir que l'avenir du monde sera, comme au temps de Jésus-Christ, comme au temps de Jeanne d'Arc, comme aujourd'hui. A vues humaines il y a quelque chose qui ne va pas. Le royaume de la perdition tient vraiment le monde sous sa victoire.

Mais cela ce n'est qu'une vue humaine, et la vie, j'allais dire la passion de Jeanne d'Arc nous signifie, nous manifeste qu'il y a une autre lumière et que, si son bûcher a éclairé la nuit, sa foi éclaire aussi ces ténèbres du mensonge et de la haine qui véhiculent toujours en nous autant d'angoisses, autant de peurs, et parfois la désespérance, même dans la foi.

Tout le monde connaît cette histoire de Jeanne d'Arc plus ou moins romancée, plus ou moins mise en légende, mais ni le roman ni la légende n'ajoutent quelque chose à la vérité, et s'il fallait compter tous les ouvrages qui ont été écrits sur cette femme, morte à dix-neuf ans, on pourrait remplir plusieurs rayons de bibliothèque, depuis François Villon jusqu'à Charles Péguy, pour la poésie, et même des gens comme Voltaire qui se sont moqués d'elle, ou des gens athées comme Jean Anouilh qui a écrit cette pièce au nom si évocateur "L'alouette", sans parler des historiens.

Pour nous, chrétiens, il ne s'agit pas seulement de s'arrêter à l'histoire, à ce qui s'est passé au niveau des événements, mais d'essayer de comprendre ce qui s'est passé dans le cœur même de cette jeune fille. Charles Péguy parlait du "mystère de la Charité de Jeanne d'Arc". C'est le mystère de la Charité de Dieu dans le cœur d'une femme, d'une petite fille, celle qu'il appelait "une pauvre paroissienne", peut-être comme beaucoup d'entre nous qui sommes de pauvres paroissiens de l'amour de Dieu, et qui ne valons guère plus. Voici que cette jeune fille, dans les voies qui sont les siennes, selon l'appel que Dieu lui avait réservé, et dans les événements de son époque a su, non seulement répondre à la tâche humaine à laquelle elle était appelée, mais essentiellement à l'évangile que vous venez d'entendre : "Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ?" A quoi aurait servi la vie de Jeanne d'Arc si elle n'avait gagné que le royaume de France contre les Anglais ? en perdant son âme, c'est-à-dire en perdant cette amitié profonde avec Jésus dont toutes ses paroles étonnantes, pleines d'une sainte insolence vis-à-vis de ceux qui l'interrogeaient, nous manifestent l'intimité de cette vie avec le Christ, profondément féconde. Il y avait à l'intérieur, ce dialogue permanent avec Jésus, Celui qu'elle appelait le Très-Haut, le Seigneur.

Jeanne d'Arc nous manifeste et nous enseigne qu'il faut toujours garder cette espérance, même quand l'espérance s'en va, et qu'apparemment, il n'y en a plus. Qu'il faut toujours aimer l'Église, même lorsque l'Église semble trahie par les "clercs", comme c'est le cas pour elle, puisque ce fut au nom de Dieu et par quelque évêque et chanoines qu'elle fut condamnée à mort. Qu'il faut toujours garder la charité même lorsqu'on meurt à cause de la haine. Qu'il faut toujours garder cette présence de Dieu mort pour nous, au milieu même de notre mort, même quand cette mort, et surtout quand cette mort ressemble à la sienne.

Le chemin de croix de Jeanne d'Arc fut à l'image et à la ressemblance de celui de Jésus, puisque c'est par un procès et par la mort violente qu'elle a achevé sa mission dans le monde, répondant essentiellement à l'image, à la croix et à l'appel de son Seigneur.

Au cours de cette eucharistie, nous la prierons pour qu'elle ranime, par sa prière, qu'elle ranime cette flamme qui la dévorait, qui a dévoré son cœur, qui a dévoré son corps, pour que, au milieu de nos épreuves, au milieu de notre vie au jour le jour, nous puissions, avec autant de volonté, avec autant de sincérité, avec autant de spontanéité et de cette sainte insolence dont je parlais tout à l'heure, nous puissions, chacun, répondre à l'appel de Dieu. C'est vrai qu'il y aura encore beaucoup de choses qui n'iront pas bien dans le monde, mais cela c'est le secret de la victoire ultime du Christ, que nous puissions, chaque jour, personnellement et communautairement porter notre croix pour que cette croix devienne, en nous et pour le monde, source de lumière et d'embrasement.

 

AMEN