JEANNE SEULE CONTRE TOUS

Jdt 13, 17-20 ; Mt 16, 24-27
Ste Jeanne d'Arc - (30 mai 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

 En France, nous avons l’habitude de nous plaindre de nos gouvernants et de nos gouvernements. C’est une vieille habitude et au XVe siècle, à l’époque de Jeanne d’Arc, c’était pire que maintenant. Le prétendant au trône, le dauphin comme on l’appelait, était encore plus incapable que nos gouvernants actuels. Il avait peur, été exilé à Chinon, n’avait plus aucun pouvoir. Il était entouré d’une cour de gens qui le flattaient, ne montrait aucun courage et c’est cet homme-là qui était censé représenter le pouvoir du royaume de Franc

 Jeanne d’Arc, de son côté, est une fille née en Lorraine qui était sous la coupe des Bourguignons, donc plutôt du côté des Anglais, mais son village Domrémy, et quelques autres villages aux alentours étaient très favorables au royaume de France. C’est dans cette ambiance-là que Jeanne a grandi. Vers l’âge de treize ans, elle commence à avoir la conviction qu’il faut voler au secours du royaume de France, et elle imagine ce secours comme étant militaire. Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas la seule. Un autre exemple bien connu est celui de Jeanne Hachette, qui elle aussi a manifesté une très grande vertu guerrière. Mais pour Jeanne d’Arc, c’était encore plus difficile car personne ne croyait à sa vocation. C’était une petite bergère et personne ne pensait qu’elle pouvait avoir un quelconque rôle politique et encore moins militaire. Ainsi, lorsqu’elle va voir le Seigneur de Baudricourt qui est à proximité de Domrémy, pour lui demander de lui donner une petite escorte pour l’accompagner à Chinon et voir le gentil dauphin, celui-ci la prend pour folle et la renvoie. Ce n’est qu’à force d’insistance de sa part qu’il va accepter et lui accorder l’escorte demandée. Donc, pas beaucoup de conviction dès le départ et une grande résistance du personnel politique. 

 

Elle arrive à Chinon. C’est le fameux épisode où le dauphin, sachant que cette petite jeune fille vient le voir, en rit et veut se moquer d’elle avec sa cour. Il demande à l’un de ses valets de se déguiser et de se faire passer pour lui alors que lui-même se met dans la foule. Jeanne voit tout de suite la supercherie, et au lieu de s’incliner devant celui qui se fait passer pour le dauphin, elle va immédiatement vers le vrai dauphin et met genou en terre pour lui dire que c’est lui le dauphin et que c’est à lui qu’elle veut s’adresser. Evidemment, ça jette le trouble mais ça ne suffit pas à décider véritablement Charles VII qui est lâche, veule, et qui supporte son exil par rapport à son royaume de France.

 

Jeanne imagine alors un stratagème en lui proposant de reprendre Orléans, une place forte relativement importante. Elle réussira, ce qui lui assurera un très grand prestige. Mais elle sait fort bien que cette seule opération militaire ne suffit pas et qu’il faut absolument convaincre le dauphin de la responsabilité qu’il a vis-à-vis du royaume de France. Elle lui propose donc de l’emmener à Reims pour le faire sacrer roi. Mais auparavant, il faut qu’elle fasse une percée plus à l’Est et qu’elle rouvre le chemin qui pourrait conduire à Reims, non pas par Paris directement mais par l’Est. Elle y parvient moyennant des blessures dans un combat, mais finalement elle arrive à entraîner le dauphin jusqu’à Reims où il sacré roi en tant que Charles VII.

 

 C’est donc une opération plus politique que militaire que Jeanne a réussi à mener. Il fallait une lucidité, une analyse de la situation extraordinaire pour une gamine de dix-neuf ans. Ça n’a pas suffi à décider le nouveau roi à prendre vraiment parti pour elle et à la soutenir, et c’est là qu’elle a dû tenter plusieurs opérations militaires pour confirmer l’affermissement politique de son projet. Malheureusement, elle sera faite prisonnière à Compiègne par Jean de Luxembourg qui n’a qu’une chose en tête : la vendre à très bon prix aux Anglais, pour pouvoir arrondir sa fortune. D’où le passage sans doute assez obscur de la vie de Jeanne. Elle croit que tout son projet politique a échoué et on pense même qu’il y a pu avoir de sa part une tentative de suicide depuis le château d’où elle était enfermée. Elle s’est jetée du haut d’une tour, mais en a miraculeusement réchappé. Jean de Luxembourg arrive à la vendre aux Anglais, et ces derniers la ramènent à Rouen. Les Anglais sont toujours très attachés à la Normandie, puisque c’est de Normandie qu’était partie la conquête de l’Angleterre avec Guillaume le Conquérant, la bataille d’Hastings etc. Jeanne à ce moment-là est totalement prisonnière des généraux anglais qui n’ont qu’une envie : éliminer cette jeune fille dangereuse à cause de ses succès militaires. Là, le combat s’inverse. D’une part, Charles VII ne la soutient pas et ne fait rien pour essayer de la récupérer. Donc, c’est l’abandon total de la part de la royauté française, mais surtout les troupes anglaises et le roi d’Angleterre essaient à Rouen de mettre de leur côté l’institution ecclésiastique parce que c’est le seul moyen de la faire disparaître.

 

Ils vont mettre à leur profit l’évêque de Rouen, Pierre Cauchon, pour faire condamner Jeanne par tous les moyens. Et puisqu’on ne peut pas y arriver sur le plan militaire, on va le faire sur le plan religieux. C’est donc un procès qui tente de démolir la personnalité de Jeanne au plan religieux, ce que l’inquisition obtiendra malgré un procès extrêmement dur dans lequel on aura tendu tous les pièges possibles à Jeanne du point de vue théologique et spirituel. En fait, elle échappera à tous ces pièges et le seul moyen qu’on trouvera, c’est de la débarrasser de ses habits d’homme et de la mettre toute nue dans un cul de basse fosse. Lorsqu’on vient lui rendre visite officiellement, elle est obligée de se rhabiller et de remettre ses habits d’homme, taillés évidemment pour la bataille, au lieu de garder la petite tunique de femme qu’on lui avait d’abord donnée. Ainsi, on pourra dire qu’elle est relaxe, c’est-à-dire chue à nouveau, retombée dans cette faute d’avoir revêtu des habits d’homme alors que c’était une femme. C’est assez bas du point de vue des procédés de l’Inquisition, et du point de vue de l’autorité anglaise. Mais c’est de cette manière qu’ils ont réussi à prononcer une condamnation contre elle. Nous connaissons l’issue du procès.

 

Mais ce qu’on ne sait pas toujours, c’est que Jeanne a été réhabilité dans un autre procès huit ou neuf ans plus tard, et c’est pourtant la réalité. Pour la première fois, l’Eglise qui a été scandalisée par le procès de Jeanne mené par ce tribunal de Rouen, désavoue l’Inquisition. Au vu de ce qu’elle connaissait des minutes c’est-à-dire du compte-rendu du procès, l’Eglise a jugé qu’il fallait absolument réhabiliter Jeanne d’Arc. C’est très intéressant, car du point de vue historique, c’est la première fois que l’Eglise a une attitude aussi critique vis-à-vis de ses institutions, et notamment vis-à-vis de l’Inquisition.

 

Ce qu’il faut retenir du combat de Jeanne d’Arc, ce n’est pas qu’elle est martyre, mais qu’elle a lutté d’une part pour un pouvoir politique qui ne l’a pas soutenue, Charles VII n’ayant jamais vraiment été loyal vis-à-vis d’elle, et d’autre part qu’elle a résisté contre une institution ecclésiastique qui voulait la broyer et la détruire. Je crois que par les temps qui courent, nous pouvons lui demander de nous donner la vertu de courage dont nous avons bien besoin.