L'INVENTIVITÉ
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-49
St Philippe Neri - (26 mai 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Un espace pour Dieu …
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rères et sœurs, profondément inquiets des changements radicaux de notre monde, nous ne nous rendons pas toujours compte que dans l'ancien temps qui n'est pas si ancien que cela, il existait déjà des cassures profondes, des chamboulements extraordinaires. Le siècle de Philippe Néri, il est né en 1515 et meurt en 1595, ce seizième siècle n'a rien à envier au nôtre quant aux bouleversements et aux changements profonds.
Changements et bouleversements politiques, Charles-Quint envahit et détruit Rome à l'aide de soldats protestants. Changements religieux bien sûr avec l'apparition du protestantisme, et plus en avant la future réforme de l'Église catholique. Changements culturels, toute l'antiquité grecque et romaine n'est plus vue et revue et apprise par le prisme médiéval mais à travers une vision plus païenne des choses. Et puis, certains chrétiens à l'esprit chagrin auraient pu se dire : refaisons comme avant, reconstruisons comme les choses étaient, reconstruisons à l'identique, allons chercher les mêmes pierres, allons chercher les mêmes modèles d'architecture et comme nous voulons reconstruire Rome comme elle l'était avant d'être détruite, reconstruisons l'Église, le christianisme, la théologie tels qu'ils étaient auparavant. Une volonté de s'arc-bouter et de croire que la continuité de l'évangile passera nécessairement par les mêmes modèles et les mêmes plans.
Saint Philippe Néri de Florence, arrive à Rome et il va faire preuve d'humour et d'inventivité. C'est le modèle à prendre pour notre siècle qui lui aussi vit des moments de brisure et de cassure où l'on a quelquefois le sentiment que pour cela marche, il faut refaire comme avant. Je crois qu'il faut suivre Philippe Néri et vivre notre vie chrétienne à travers son modèle : l'humour et l'inventivité.
L'inventivité, c'est prendre le monde tel qu'il est, non pas pour se plier à lui et faire comme lui. L'inventivité de Philippe Néri c'est d'annoncer résolument toujours le même évangile mais à une société qui a changé et en utilisant le modèle de cette société. A la place d'attendre que le monde s'ouvre pour que nous annoncions le Christ, il faut prendre le monde tel qu'il est. A la place de croire qu'il faut faire le ménage dans nos vies pour accueillir le Christ, c'est déjà d'accueillir le Christ. C'est l'inventivité. Nous sommes ainsi renvoyés à notre capacité de jugement et d'analyse de ce monde en voyant ce qui nous est donné et qu'allons-nous faire avec ce monde ?
Et puis l'humour, et je crois que c'est très important. Les gens venaient en espérant entendre une bonne parole pieuse, et il avait l'art de déstabiliser les gens avec une petite pointe d'humour. Les gens repartaient vexés en disant : ce n'est pas possible, tout ce qu'on dit sur ce saint, et il est insupportable. Qu'est-ce que cet humour ? Alors qu'il devrait être grave, pesant, il est insaisissable. Et qu'est-ce que l'humour ? Ce n'est pas d'abord de se moquer des autres, mais c'est être capable de se moquer de soi-même.
On dit qu'après sa mort, on a découvert dans le corps de Philippe Néri deux côtes qui semble-t-il avaient été cassées et qui s'étaient ressoudées pas exactement comme il aurait fallu qu'elles se ressoudent. Je crois que c'est la bonne image : le monde a été brisé, il se ressoude différemment. La vie de chacun d'entre nous a été brisée, elle se ressoude différemment. Ce qui est très beau dans cette image de ces deux côtes cassées et ressoudées dans le corps de Philippe Néri, c'est qu'il y a comme un espace supplémentaire qui s'est ouvert. A la place de vouloir le combler avec le trop plein de nous-mêmes, de vouloir le combler avec nos propres certitudes, il y a un espace qui est simplement pour le Seigneur, pour l'inventivité.
Frères et sœurs, qu'en ce jour où nous célébrons la mémoire de saint Philippe Néri, que nous ayons à cœur de ne pas vouloir combler les brisures de ce monde avec ce que nous sommes, mais d'y ménager en quelque sorte un place non pas pour nous, mais pour la venue de Dieu dans le cœur de nos contemporains.
AMEN