UN SAINT DÉCONCERTANT
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-49
St Philippe Neri - (26 mai 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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utant le dire clairement, si Philippe Néri avait vécu au vingtième siècle, il ne serait certainement pas canonisé. C'est l'inverse de toutes les figures de canonisation qu'on peut imaginer, c'est l'inverse du Padre Pio, c'est l'opposé de Dom Escriva de Balaguère, c'est l'opposé de Pie IX, bref, cela n'a rien à voir.
C'est même pour moi un mystère que cet homme-là ait été canonisé, car de fait, il a tout fait pour ne pas l'être. Rien dans sa manière d'être, dans ses comportements et les orientations de sa vie, qui évoque un quelconque souci de paraître un saint. Au contraire, tout pour qu'il n'en paraisse pas un. Il est, et c'est absolument génial du point de vue de la sainteté, Il vit à Rome entre 1515 et 1595. Il est né à Florence, il y a passé sa jeunesse jusqu'à dix-huit ans, il part et arrive à Rome vers vingt-deux ans. Il passe le reste de sa vie à Rome. Il vit dans une ville qui est un cirque absolu, la papauté ne contrôle absolument pas ni la vie ecclésiastique ni la vie civile. Il arrive à Rome dix ans après que Rome ait été mise au pillage par les troupes de Charles-Quint qui s'était fâché avec le pape, et la ville était vraiment un champ de ruines. C'était un champ de ruines matérielles mais aussi spirituelles parce qu'on croyait vraiment à Rome à cette époque-là que l'Église était finie. Ni le pape ne faisait face à la situation, ni les cardinaux qui ne se souciaient que leur carrière. Le principal moteur c'était de faire à Rome comme à Florence, construire saint Pierre, faire des monuments extraordinaires, uniquement viser ce qui est le paraître, ce qui jette de la poudre aux yeux, faire venir les plus grands artistes en les faisant suer comme ce n'est pas possible, Michel-Ange était littéralement l'esclave du pape Jules II, de faire travailler tous ces gens en essayant de faire renaître Rome par le côté le plus douteux, c'est-à-dire le prestige, l'attirance des pèlerins par les Années Saintes pour renflouer les caisses. Rome aujourd'hui c'est tout autre chose, et on n'imagine pas dans quel état moral, spirituel de décadence était la ville de Rome à l'époque où a vécu saint Philippe Néri. De 1520 à 1540, dans la vie romaine, c'est tout simplement désarmant.
Philippe Néri arrive là, surtout pas avec l'intention de réformer, cela lui est absolument égal, il n'est pas réformateur, et il arrive là simplement parce qu'il ne veut pas travailler dans la boutique de son père qui était menuisier charpentier. Il a quitté Florence pour aller voir un oncle au sud de l'Italie, dont il espérait avoir l'héritage. L'oncle a pensé que ce serait un bon ouvrier, un bon apprenti, et Philippe Néri a trouvé que ce n'était pas pour lui. On ne peut pas dire qu'il était "bosseur" ! Ce n'est pas la sainteté du travail. Il arrive à Rome comme un quasi mendiant. Son seul point d'attache, c'est l'église de saint Jean des Florentins, qu'on voit encore aujourd'hui près du Tibre, qui est effectivement la paroisse des gens de Florence. A cette époque-là, à Rome les gens qui provenaient de telle ou telle région, de même qu'il y avait saint Louis des Français il y avait saint Jean des Florentins.
Il vit là, mais il ne sait pas quoi faire. Il n'a pas l'idée d'être prêtre, apparemment cela ne l'intéresse pas, simplement cet homme arrive petit à petit parce qu'il a un véritable souci de vie de prière, de vie spirituelle, il arrive à créer une sorte de cercle d'amitié autour de lui. Rien n'est plus étranger à Philippe Néri qu'une quelconque spiritualité monastique, d'abord, je ne sais pas où il aurait été chercher un modèle à cette époque, parce que ce n'était pas reluisant, mais lui-même n'y pensait pas. La seule chose qui a été le démarrage de sa vocation, c'était de se dire : dans une telle pétaudière, que peut-on faire pour essayer de manifester la présence de Dieu, le mystère de l'Église au cœur d'une ville dont il s'est bien gardé de critiquer les comportements, parce qu'il était très discret là-dessus, mais il était payé pour savoir ce que c'était, et il a commencé une sorte d'apostolat socratique (on l'a appelé d'ailleurs le Socrate chrétien), et Philippe Néri, c'est la sainteté du trottoir. On vit au jour le jour, en traînant dans les rues, ce n'était pas encore à Rome l'idéologie bourgeoise de gagner sou par sou pour faire fortune, mais il vivait comme cela.
Au fur et à mesure qu'il vivait ainsi, il avait des amis, et ses amis qui pouvaient aussi bien être des musiciens de la Sixtine, c'est pour cela que de temps en temps il les invitaient à venir jouer dans l'église saint Jean des Florentins. C'est l'origine lointaine de l'oratorio, mais Philippe Néri n'a jamais demandé à des compositeurs de composer des œuvres pour lui. Ce n'est venu que bien plus tard. Des musiciens, d'autres personnes qui étaient aussi scandalisées par la vie romaine, par la manière de vivre et quelques prêtres qui à saint Jean des Florentins, étaient sensibles à cette espèce de charisme qu'avait Philippe Néri pour être là, simplement.
Petit à petit, au hasard des épidémies, Philippe était le premier à aller au secours des malades, quand il y avait des famines, il s'occupait un peu pour faire vivre les pauvres du quartier, et parfois les chats ! quand il y avait un malheur quelconque, il était là, quand il y avait quelqu'un de malade, il était là et il s'occupait de lui. C'était la vie de Philippe Néri. C'est petit à petit qu'est venu le projet de vie commune, de cette charité improvisée au jour le jour, à vivre ensemble. Quand il a voulu mettre cela en place, on l'a très fortement sollicité à devenir prêtre. Je ne dis pas que c'est une vocation forcée, mais ce n'est sûrement pas une vocation très spontanée. A l'époque, on n'imaginait pas qu'une petite congrégation ecclésiastique, quelle que soit la lâcheté des liens qui unissaient les membres les uns aux autres parce que ce n'était pas vraiment formulé, on lui a demandé de fonder. C'est dans cette mouvance-là à travers toutes les vicissitudes de l'époque, que Philippe Néri avec ses quelques amis prêtres, dont certains sont devenus des cardinaux, qu'il a réussi à réimplanter u certain sens de la vie communautaire des prêtres, ce qui à Rome était une nouveauté absolue. Même, et c'est sans doute là que les choses ont pris plus de gravité et d'importance, il a reçu la grâce d'une vie mystique, mais là encore très déconcertante parce que de temps en temps il faisait exprès de dire la messe avec un chat ou un chien entre les jambes pour que cela le réveille de ses extases mystiques. Il était vraiment très original, très étrange. Et puis, il y avait aussi, et c'est sans doute son côté florentin, quand il était plus jeune, il allait souvent voir les représentations théâtrales à Florence, et il y avait un vieux curé florentin qui avait collectionné un recueil de poésies satiriques, de sentences de sagesse sur le mode humoristique, et cela l'avait assez profondément marqué. C'était un homme d'un humour absolument fantastique et irrésistible, en fait il agaçait tout le monde, mais il désarmait tout par son humour et sa gentillesse.
C'est sur ce chemin-là que non seulement Philippe Néri a fait sa sainteté personnelle, mais finalement, d'après ce que disent les biographes, même les papes ont compris qu'il fallait retrouver une certaine dynamique du clergé et d'abord à Rome. C'est pour cela que sans s'en rendre compte, Philippe Néri a influencé le Concile de Trente et notamment, il a eu des liens d'amitié avec un autre personnage qui était très différent du point de vue du tempérament, saint Charles Borromée, ils ont correspondu de temps en temps, Charles Borromée qui n'avait pas encore inventé les séminaires se demandait comment remettre sur pied la vie des prêtres dans son diocèse, et il pensait qu'il fallait faire venir Philippe Néri et son expérience nouvelle vers Milan. Il n'y avait pas beaucoup d'oratoriens, et Philippe Néri ne pouvait pas lui donner des oratoriens pour fonder une communauté à Milan. Il y a eu des oratoriens un peu dissidents qui sont allés à Naples et qui se sont réclamés de la vraie tradition de l'Oratoire, en réalité, on ne sait pas trop comment on est passé de Philippe Néri à l'Oratoire ! C'est assez mystérieux. A la fin de sa vie, il a donné quelques indications, mais vraiment très lâches.
Ce que j'en retiens, et c'est pour cela que ce personnage m'est vraiment très sympathique, c'est non seulement son côté de l'humour et de savoir traiter les choses un peu à la provençale, mais c'est surtout le côté que dans la vie, rien n'est jamais joué. Pour peu qu'on accepte un peu d'inventivité, un peu de spontanéité, de se laisser conduire par la grâce et par les événements on arrive toujours à faire son chemin de sainteté. saint Philippe Néri même s'il est très déconcertant, est en réalité un très grand saint, parce qu'au fond, la sainteté, contrairement à ce que certaines images nous laissent entendre la plupart du temps, ce n'est pas d rentrer dans un cadre ou dans un moule, mais c'est de faire qu'au gré des circonstances, et au gré des événements, on arrive à faire resplendir l'amour de Dieu. Philippe Néri est un de ceux qui l'a fait le mieux qu'on puisse imaginer.
AMEN