CASSURE ET ESPACE POUR L'HUMOUR
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-45
St Philippe Neri - (26 mai 2003)
Lundi de la sixième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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ous sommes à la moitié du seizième siècle et il n'est même pas question de savoir si l'arbre est vert, car tous les arbres sont brisés. Il semble que l'Europe soit une grande plaine avec des souches, des arbres brûlés, arrachés, détruits. Il semble que le meilleur mot pour caractériser cette Europe à ce moment-là, au temps de Philippe Néri, ce soit le mot de "cassure". Cassure politique ou un empereur du saint empire germanique détruit Rome et utilise même des soldats protestants, cassure religieuse avec les conséquences des réformes protestantes, cassure culturelle avec ce grand mouvement de la Renaissance, et de savoir comment l'articuler par rapport à la foi, une sorte de retour même à un certain paganisme, une sorte de nouvelle lecture du monde ancien, différente de la lecture du Moyen-Age. En fait, le monde est cassé.
Et puis un homme né à Florence, dans une petite famille, qui semble-t-il a eu quelque relation spirituelle avec le couvent dominicain de saint Marc, qui part assez jeune vers un oncle à Naples qui faisait des affaires, ce qui ne semblait pas tellement intéresser Philippe Néri, voilà ce jeune homme qui ensuite remonte vers Rome. Une date : Pentecôte 1544, où il a l'impression qu'une boule de feu vient le heurter et qui vient casser son cœur. Quand on a le cœur cassé, la vie est-elle finie ? N'y a-t-il plus de possibilités pour s'en sortir, n'y a-t-il plus de réponse à donner ? En fait, ce qui est extraordinaire, c'est que Philippe Néri va apporter quelque chose d'original à cette cassure. Le monde ne sait pas quelles réponse apporter à ces différentes cassures, politiques, religieuses, culturelles, Philippe Néri va apporter sa propre réponse, et ce sera l'humour.
C'est intéressant de voir qu'à sa mort, quand on va ausculter son corps, on va remarquer deux côtes cassées, comme arquées, laissant une place entre les côtes cassées et son cœur, comme si Dieu avait aménagé grâce à cette cassure un espace, et comme si Dieu peut-être en cassant l'Europe, aurait voulu laisser un espace pour que l'homme puisse essayer par l'Esprit Saint et par sa grâce, à y répondre. C'est la même chose pour saint Philippe Néri, et il y répond par l'humour, par cette espèce d'espace justement qui existe entre ce qu'il vit qui n'est pas toujours très agréable ni facile et la présence de Dieu. L'humour, c'est un peu cette juste distance qu'il y a entre les choses de la vie et la manière d'y répondre. Il y a aussi la lucidité, qui est cette juste distance qui existe entre les choses de la vie et la manière dont on y répond. Mais la lucidité bien souvent se termine par un certain cynisme, car le cynisme sait aussi coller aux choses de la vie.
Saint Philippe Néri est celui qui accepte de laisser toujours cette distance, qui refuse de coller aux choses afin d'y laisser justement une place à Dieu, au saint Esprit. Ce qui est important dans ce travail que nous avons à réaliser, c'est de laisser une place, d'accepter ainsi que les choses ne sont jamais acquises. Là aussi, je crois que Philippe Néri dans son humour, a toujours réussi à articuler l'humour et le mouvement. Cela me faisait penser à cette antienne que nous chantions à l'instant avant l'évangile et qui me renvoyait à cette phrase que dit le Christ à Marie-Madeleine, à cette course, à ce mouvement que la Christ veut impulser à Marie-Madeleine. Or, Philippe Néri est cet homme de mouvement, quand les foules viennent le voir et pensent enfin comprendre ce qu'est un saint, quelqu'un de bien gentil, qui se construit une image, et Philippe Néri est toujours celui qui donne le coup de pied dans la fourmilière, et qui oblige les gens à travailler la distance. On vient le voir pour écouter une histoire pieuse, et lui, il prend un livre de gaudrioles et il commence à raconter des histoires un peu salaces. Ce que fait Philippe Néri à ce moment-là, c'est exactement ce que le Christ lui a fait dans son cœur : aménager un espace pour nous aider à découvrir que les choses ne sont jamais acquises. La sainteté de Philippe Néri c'est l'humour et la mouvement. Dans notre société où il y a si souvent des cassures et des brisures dont ne savons pas quoi faire, c'est alors qu'il faut sauver ce lieu qui existe entre notre cœur et cette brisure, alors que nous devrions laisser cet espace vide pour que le saint Esprit vienne y vivre. Pour qu'Il puisse venir y vivre, je crois que nous avons à lui aménager un petit nid, et la manière dont nous avons à aménager ce petit nid, c'est certainement l'humour. Oui, l'humour, c'est ce lieu jalousement agencé par Philippe et l'Esprit pour que la nature et la grâce puissent véritablement s'y rencontrer et puissent jouer ensemble.
AMEN