UN REGARD DE TENDRESSE
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-45
St Philippe Neri - (26 mai 1992)
Mardi de la sixième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous me permettrez, pour saint Philippe Néri, d'appliquer strictement la consigne de l'évangile : "Que l'homme bon tire du trésor de son cœur, en l'occurrence de ses lectures, ce qui est bon !" car je crois que pour rendre hommage à saint Philippe Néri il faut essayer de trouver ce qui est bon. Et ce qu'il a trouvé bon dans la vie c'est précisément l'humour et je ne connais personnellement pas de plus grand humoriste chrétien du vingtième siècle que Monsieur Chesterton. Comme son nom l'indique, il est un Anglais et à mon avis, il faudrait le canoniser de façon plus urgente que Monseigneur Escriva de Balaguer car c'est un anglais qui a un sens féroce de l'humour, de la tendresse, ce qui n'est pas toujours le cas de Monseigneur Escriva de Balaguer qui a beaucoup le sens du travail mais pas beaucoup le sens de l'humour. Or notre Église aujourd'hui manque cruellement du sens de l'humour et je voudrais vous expliquer pourquoi l'humour est si important.
Chesterton qui était un homme extrêmement fin, je vous recommande vivement de lire, car c'est de la théologie très profonde et très accessible, très facile à retenir, deux de ses ouvrages Hérétiques et Orthodoxes. Hérétiques est une réflexion sur tous les faux esprits, à commencer par Bernard Shaw, qui envahissaient l'Angleterre entre 1900 et 1930. C'est une sorte de revue de tous les prétendus bons esprits de l'époque qu'il démonte les uns après les autres pour montrer que ce qu'ils pensent n'est pas vrai. Mais il le fait avec un humour et une finesse extraordinaire. Je vous lis un tout petit passage qui explique un peu ce qu'est la pensée de saint Philippe Néri.
En Angleterre beaucoup de gens s'appellent Smith et l'on considère que c'est très banal comme en France Dupont ou Martin. Chesterton s'inscrit en faux contre l'idée que les gens qui ont un nom banal comme Smith sont nécessairement des gens dont la vie est banale, car il peut y avoir des mots extrêmement simples, banals, ennuyeux même, mais c'est le péché de l'homme de ne pas voir la richesse de ces mots. Il prend quelques exemples. C'est l'idée que le fait que certaines choses ne soient pas poétiques ou littéraires est une simple affaire de mots.
"Le mot "cabine d'aiguillage" n'est pas poétique, mais la chose elle-même ne manque pas de poésie. C'est un endroit où les hommes, dans les affres de la vigilance, allument des feux rouge-sang et vert d'eau pour garder de la mort d'autres hommes. Voila la description simple et sincère de la chose, la prose n'intervient que dans le nom. Le mot "boîte aux lettres" est sans poésie, mais la boîte aux lettres elle-même n'en manque pas. C'est l'endroit où amis et amoureux déposent leurs messages conscients que, ce geste accompli, ils deviennent sacrés, intangibles, non seulement pour les autres mais, sentiment quasi religieux, pour eux-mêmes. Cette petite boîte aux lettres est un des derniers temples. Mettre une lettre à la poste et se marier sont au nombre des choses rares qui soient restées tout à fait romantiques. Car pour être tout à fait romantique une chose doit être irrévocable. Nous croyons que la boîte aux lettres est une chose prosaïque parce que nous ne l'avons jamais rencontrée dans un poème, mais les faits relèvent de la poésie la plus pure. La cabine d'aiguillage est seulement appelée cabine d'aiguillage, c'est en réalité une maison de vie et de mort, la boîte aux lettres est seulement appelée boîte aux lettres, mais c'est en fait un sanctuaire des paroles humaines."
Je trouve cette chose-là absolument prodigieuse car ce qui fait le génie de Monsieur Chesterton c'est qu'il a compris ce qu'était une cabine d'aiguillage et une boîte aux lettres, alors que pour nous c'est seulement une caisse suspendue à un mur et que généralement on n'aime pas parce qu'elle est trop voyante, et il est vrai qu'on aurait pu choisir quelque chose de plus poétique que le jeune. C'est cela la véritable conjonction de l'humour et de la poésie. C'est que, quand on regarde les choses les plus prosaïques, les plus ordinaires, celle qu'on ne voit plus, alors elles apparaissent sous un jour tout à fait neuf. Quand on sait les regarder avec intelligence, avec poésie, avec tendresse, les boîtes sont vraiment des sanctuaires de la parole et les cabines d'aiguillage sont effectivement des lieux de vie ou de mort.
Je crois que saint Philippe Néri aurait compris ce qu'étaient les boites aux lettres et les cabines d'aiguillage. Quand il se promenait dans Rome, le regard qu'il portait sur la ville n'était pas celui de tout le monde, soit le côté des splendeurs de la politique pontificale de l'époque, soit le côté des dévastations lorsque l'empereur posait le siège devant Rome. Philippe Néri était obligé de mendier pour nourrir les chats du Vatican qui étaient les premiers à ne plus rien avoir à manger. Il savait voir dans Rome cet humour, cette tendresse et cette poésie qui a fait qu'il y est devenu un saint. C'est bien connu, Rome n'est pas nécessairement l'église où fleurissent toutes les vertus. On en rit beaucoup dans les milieux ecclésiastiques de temps à autre et c'est vrai. Philippe Néri devait sans doute beaucoup en rire aussi, mais ce qui faisait la sainteté, la grandeur et l'humour très sain de ce prêtre, la sainte gaieté de saint Philippe Néri, c'est que chaque coin de rue, chaque visage qu'il rencontrait dans la ville, chaque église, chaque lieu où se faisaient des manifestations, lui savait deviner tout le mystère de la présence de Dieu et du salut qui s'accomplissait là.
A ce moment-là, il pouvait avoir un très grand détachement de lui-même. Puisque la réalité était si importante, puisque les autres avaient tant d'importance, puisque tout était, d'une certaine manière, mystère, il n'avait qu'à s'effacer avec humilité devant ce mystère. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les gens qui ont de l'humour doivent être détachés d'eux-mêmes. Les gens qui ont de l'humour et qui ne s'intéressent qu'à eux-mêmes ont souvent un humour pointu, ironique, un peu féroce. Par contre ceux qui ont cet humour qui les détache d'eux-mêmes savent, dans la contemplation, introduire ce grain d'humour, de distance et de détachement qui ne tourne pas en dérision la réalité en face d'eux-mêmes mais produit simplement l'émerveillement et l'attendrissement sur la beauté de la création, y compris les cabines d'aiguillage et les boîtes aux lettres.
AMEN