LE SECRET DE L'HUMOUR
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-45
St Philippe Neri - (26 mai 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
S |
aint Philippe Néri, quoique florentin d'origine a passé l'essentiel de sa vie à Rome comme prêtre au cœur du seizième siècle (1415-1495). C'est un saint drôle. On dit d'ailleurs que "un saint triste est un triste saint" mais ce n'est pas le cas de Philippe Néri très sympathique, très aimable.
Doué d'un grand dévouement apostolique, il s'est beaucoup occupé des pauvres, des malades et surtout des jeunes de Rome. Il leur faisait le catéchisme, il organisait des patronages d'un genre un peu spécial qu'on appelait des "oratoires". Ce terme est resté fixe à la mémoire de Philippe Néri et désigne trois choses. L'Oratoire est une association de prêtres qui s'occupe des oratoires qui existent encore aujourd'hui. Ce n'est pas vraiment un ordre religieux car les membres ne font pas de vœux, ne mettent pas leurs biens en commun mais vivent ensemble et partagent leurs soucis apostoliques. L'Oratoire désigne aussi ces patronages que Philippe Néri avait organisés. Et enfin un oratoire est aussi un morceau de musique. On parle parfois des"oratorio" de Haendel ou de Haydn, mais c'est saint Philippe Néri qui est à l'origine de cela. Il invitait les jeunes à venir pour apprendre à chanter et à chanter tous ensemble. Il faisait composer des morceaux de musique à cet usage. Il leur proposait donc des distractions non seulement saines et constructives mais très agréables. On montre encore à Rome la chapelle attenante à une petite cour avec de l'herbe où il faisait le catéchisme aux enfants du quartier.
Sain Philippe Néri était un mystique. Il avait une telle charité pour Dieu qu'il prêchait admirablement et entrait souvent en extase. C'est là d'ailleurs que tout se corse. Tout le monde courait pour assister à ses extases, pendant qu'il célébrait la messe en particulier. Toutes les dames de qualité de la ville se pressaient à ses prédications. Or le saint avait beaucoup d'humour et il ne voulait pas qu'on le prenne pour un saint. Comme tous les vrais saints, il était bien placé pour savoir qu'il n'en était pas un, car il se connaissait de l'intérieur. Il fuyait comme la peste les extases et les admirateurs. A un moment, il s'était fait donner un petit chien qui, pendant la messe, lui marchait entre les jambes et lui évitait d'entrer en extase. Un jour où il devait prêcher dans une paroisse, impressionné par le parterre de dames de la noblesse, il n'a fait que bégayer ou balbutier comme s'il ne savait plus son sermon ou avait des trous de mémoire, ce qui fait que ces belles personnes sont reparties sans avoir pu voir le saint à l'œuvre.
Il était si gai qu'il s'amusait tout le temps. C'est pour cela qu'il aimait les jeunes et que les jeunes l'aimaient. C'est pour cela aussi qu'il aimait la musique, c'est sans doute pour cela aussi que Dieu l'aimait beaucoup car je crois que l'humour est une vertu très importante. L'humour c'est une certaine manière de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas se prendre pour plus qu'on est, mais non plus pour moins qu'on est parce que les deux excès se valent. Il y a des gens qui se croient toujours les meilleurs, les plus intelligents et les plus forts, mais il y en a d'autres qui se croient toujours les plus pécheurs, les plus abominables, les plus médiocres. Ceci n'est pas plus vrai que cela, nous sommes en général dans la moyenne, nous ne sommes ni meilleurs ni pires que les autres, nous avons des dons comme nos voisins et si nous excellons sur un point il est souvent compensé par des dons où nos voisins excellent davantage. L'humour c'est de connaître ses limites aussi bien que celles des autres et de trouver cela drôle. Généralement quand on touche ses limites, on trouve cela très désagréable, très humiliant. On a l'impression d'être déconsidéré à nos propres yeux et aux yeux de ceux qui nous entourent. Or l'humour qui est une forme d'humilité, humour et humilité ont la même racine, c'est de s'accepter comme on est, avec des qualités et des défauts, avec "des pleins et des déliés", avec tout le positif et le négatif. Il ne faut pas avoir peur de reconnaître les dons que Dieu nous a faits : ce serait de l'ingratitude et ridicule de faire semblant de croire qu'on n'est pas ce qu'on est en vérité. Mais il faut accepter aussi de n'avoir pas reçu ce que d'autres ont reçu à notre place. L'humour c'est se réjouir autant de ce qu'ont les autres en plus de nous que de ce que nous avons en plus d'eux, tous les dons étant reçus non pas pour s'enorgueillir, non pas pour se mettre au-dessus des autres mais au service les uns des autres. Si nous avons des dons, il faut les faire servir, s'il nous manque des dons, il faut savoir les recevoir des autres et les leur demander. C'est cela le secret de l'humour.
L'humour est une forme de pauvreté. Et là nous touchons quelque chose de très profond c'est que la joie, dont l'humour est une forme, est très proche de la pauvreté. C'est le secret de saint François d'Assise et de saint Philippe Néri, c'est le secret d'un certain nombre de grands saints de savoir que le rire vient du détachement. La joie ne vient pas de l'accumulation des biens, des richesses, des diplômes, des qualifications ou de l'orgueil, la joie vient du dépouillement.
Le dépouillement des biens, le dépouillement des richesses n'est qu'un dépouillement très relatif et superficiel. Le plus important des dépouillements c'est le dépouillement de soi-même. Et le dépouillement de soi-même, c'est justement l'acceptation de soi-même tel que l'on est avec ses limites. Et comme le disait un saint "savoir danser sur ses limites" c'est cela la joie véritable, c'est cela l'humour de saint Philippe Néri.
Demandons les uns pour les autres cette vertu d'humour qui est si importante d'abord pour être heureux et surtout pour rendre les autres heureux, car il est fort agréable de vivre avec ceux qui ont de l'humour et qui nous rendent capables de nous regarder nous-mêmes avec cette pointe d'humour et de devenir ainsi véritablement humbles.
AMEN