UNE SAINTETÉ PARFAITEMENT INCARNÉE

Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-45
St Philippe Neri - (26 mai 1987)
Mardi de la sixième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

n fêtant saint Philippe Néri, je me dis que tout le sens de sa vie pourrait s'intituler "Le jeu de la nature et de la grâce" un peu comme d'au­tres ont parlé du Jeu de l'amour et du hasard. Ce Jeu de l'amour et du hasard signifie que cette réalité si belle, si profonde de l'amour humain s'enracine tou­jours dans des événements extrêmement bizarres, liés au hasard des rencontres et des circonstances. Et ce­pendant on sait que cet amour a pris naissance dans ces circonstances-là, et qu'il est à la fois très fragile et très providentiel car il aurait très bien pu ne pas exis­ter. Pour saint Philippe Néri c'est un peu le principe profond de sa vie.

Ce jeune Florentin qui débarque à Rome, qui a déjà une foi solidement acquise mais qui arrive dans une Rome dévastée dans tous les sens du terme (dé­vastée par le pillage et la guerre, mais aussi dévastée humainement et spirituellement au cours de ce pas­sage à vide d'un certain nombre de papes de la Re­naissance tristement célèbres), ce jeune Florentin a su faire jouer le jeu de la nature et de la grâce. C'est ce qui nous vaut, dans ce début du seizième siècle, une figure à la fois si étonnante, si humaine et si dé­concertante.

Si humaine parce que, dans l'époque qu'on appelle précisément l'époque humaniste, cette redé­couverte émerveillée de l'homme souvent très mar­quée par le paganisme, Philippe Néri l'a respirée par tous les pores de son esprit et de son intelligence. Il a eu ce sens extra ordinaire de l'humanité, sachant dis­cerner dans le moindre geste tout ce qu'il y avait de beauté, de grandeur, de tendresse dans l'homme. Il était particulièrement sensible à l'apostolat auprès des jeunes, parce qu'il sentait en eux toutes ces possibili­tés de la nature humaine qui commençaient à s'éveil­ler à la beauté, à la grandeur de l'aventure de la vie humaine. La sainteté de Philippe Néri est merveilleu­sement incarnée. Il était partout à Rome. Il était tou­jours là quand il s'agissait de venir en aide à quel­qu'un, à des plus pauvres, il était toujours là quand il s'agissait d'enseigner la foi à ceux qui cherchaient, il était toujours là quand il s'agissait, dans ces petits clubs appelés oratorios ces petits clubs de prière, il était toujours là non seulement pour aider à prier, mais donner à cette vie de groupe un élan, une sensi­bilité esthétique et religieuse qui s'est manifestée plus tard dans le genre consacré de l'oratorio dont il est l'initiateur. Une sainteté, une grâce infiniment proche de la nature, infiniment proche de l'homme, avec une finesse, un tact et une délicatesse qui est tout à fait le reflet de cette sensibilité de la Renaissance qui redé­couvre l'homme dans toute sa richesse et dans toute sa profondeur, et qui y voit le lieu possible d'une pré­sence de Dieu.

Mais en même temps quelque chose de tout à fait insolite qui a beaucoup frappé les gens de l'épo­que. Une sorte d'humour, parfois même un peu, nous dirions "déplacé". Quelque chose de toujours très étonnant dans le comportement. Philippe Néri était proche, et tout d'un coup, on avait l'impression que tout se terminait par une petite pirouette qui dé­concertait complètement l'auditoire ou qui désarçon­nait complètement les gens qui étaient venus le voir en pensant qu'ils allaient voir un saint. Il terminait en faisant le clown ou le guignol. Il était très insaisissa­ble, et pourquoi cela ? Et bien c'est aussi le jeu de la nature et de la grâce, que la grâce ne se laisse pas totalement prendre par la nature mais qu'à la fin tout se termine par une pirouette. Il y a ce moment où, effectivement, il ne faudrait pas laisser croire que la grâce vient purement et simplement sanctionner un ordre naturel. Non, elle conduit plus loin. Il y a comme une rupture, il y a comme un saut. Et Philippe Néri avait choisi l'humour pour manifester cette ul­time pirouette et cet ultime saut. C'était pour lui la manière de dire : "Effectivement l'amour de mon Dieu me rejoint et nous rejoint dans toutes les richesses de chacune de nos existences, et pourtant nous ne pou­vons pas capter cette grâce, nous ne pouvons pas la maîtriser, nous ne pouvons pas la dominer. Et tout se termine finalement par une sorte d'humour de Dieu dans lequel on est bien obligé de se rendre compte qu'II ne se situe pas simplement au niveau des codes de notre nature humaine."

Cela est très important car au seizième siècle dans sa deuxième moitié surtout, sous l'influence du Concile de Trente, l'Église va sécréter une certaine manière d'être chrétien souvent un peu convention­nelle, un peu guindée, un peu canalisée. Saint Philippe Néri ne marchera jamais dans cette perspec­tive. Il montrera toujours que la vie de la grâce en nous, dans notre nature, si proche qu'elle soit de notre nature, suscite toujours, ultimement une sorte de sur­saut et d'imprévu qui est l'émerveillement de la pré­sence de Dieu. Dieu veut être proche de nous, mais sa présence surpasse infiniment ce que nous pouvions en attendre ou ce que nous pouvions désirer.

Saint Philippe a eu le don et la grâce de le manifester par un humour qui l'a laissé célèbre dans l'Église romaine. Peut-être n'avons-nous pas spécia­lement ce don aujourd'hui, mais le message et le sens spirituel de son existence, cette joie et cette finesse qui a marqué toute sa vie, nous devons d'une manière ou d'une autre, le retrouver dans le sens même où nous devons savoir que cet amour de Dieu et cette grâce infiniment proches de nous, nous n'en épuise­rons jamais la signification, mais c'est plutôt elle qui vient secrètement, délicatement bouleverser quelque chose en nous, pour nous ouvrir à sa présence et à son mystère, Lui, le vivant, le Ressuscité, Celui qui conduit notre nature au-delà d'elle-même, parce qu'Il nous conduit près de Lui.

 

AMEN