HUMOUR ET FINESSE
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-45
St Philippe Neri - (26 mai 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
L |
'homme bon tire du trésor de son cœur ce qui est bon !" Il peut paraître un peu étonnant d'appliquer cette phrase-là à saint Philippe Néri. Ce saint a vécu dans l'époque extrêmement douloureuse du seizième siècle à Rome qui n'était pas simplement cette ville splendide où Michel-Ange donnait les plans de la basilique Saint Pierre, mais qui a été pillée et mise à sac par les troupes de l'empereur d'Allemagne, cette Rome qui a vécu la brisure de la Réforme avec les nations du Nord de l'Europe qui se détachaient d'elle, au milieu d'une époque spirituellement assez angoissée et où la beauté même de tous les monuments, de toutes les peintures, de toutes les sculptures, cette exubérance de vie et de retour à la nature cachait mal une certaine angoisse et une certaine inquiétude, au milieu de tout cela Philippe Néri est devenu un saint. Il a tiré du trésor de son cœur ce qui était bon, c'est-à-dire qu'il a su que ce qui était bon ne pouvait venir que du Seigneur.
Il était fils de notaire à Florence, mais dès les débuts de sa vie, il courait dans toutes les rues, on peut dire que c'était un gamin des rues. Il vivait chez les artisans, il allait travailler chez un vieux menuisier, il connaissait ce bon peuple de Florence avec lequel il était en profonde amitié et sympathie. Puis, en grandissant, il est allé chez un oncle au pied du Mont Cassin, mais tout cela dans le désir de passer une jeunesse assez insouciante et sans se préoccuper beaucoup du point de vue spirituel. Et tout à coup, en arrivant à Rome, il est saisi devant la détresse spirituelle de cette ville, ce qui l'amène à rassembler autour de lui des compagnons, des amis, et à fonder sans aucune structure juridique ce qui deviendra plus tard l'Oratoire. On dit généralement que saint Philippe est le fondateur des Oratoriens, en fait ce n'est pas tout à fait vrai. C'est plutôt Bérulle, un Français beaucoup plus sérieux et discipliné qui a mis de l'ordre là-dedans. Cependant, même s'il en a beaucoup mis, on raconte souvent par mode de plaisanterie que le principe fondamental de la règle de l'Oratoire, c'est d'avertir son supérieur si on le quitte ce qui ne va pas trop loin.
Mais, par-delà le problème des institutions, il a surtout donné à la congrégation de l'Oratoire un air extrêmement personnel, extrêmement fin et délicat. En fait Philippe Néri était un homme d'un humour, d'une truculence et d'une cocasserie tout à fait étonnante. A aucun moment, il ne voulait ni se prendre au sérieux, ni surtout qu'on le prenne au sérieux. On raconte de lui qu'il se baladait dans les rues de Rome et qu'il faisait la quête pour les chats du Vatican qui, en temps de famine, n'avaient plus rien à manger. Il avait aussi un air un peu goguenard quoique très fin qui lui faisait aborder tout le monde en posant des questions difficiles sur le mystère de Dieu, si bien qu'à Rome on l'avait surnommé "le Socrate chrétien".
Très vite, à cause du rayonnement qu'il exerçait, c'était une sorte de François d'Assise du seizième siècle, il a été suivi par beaucoup de jeunes gens et il voulait trouver une manière de les aider à découvrir le mystère de Dieu. Comme on était dans une époque où tous les arts, notamment la musique, commençaient à se développer considérablement, c'est Philippe Néri qui réussit à décider quelques musiciens romains de la cour papale à composer ce qu'on appelle maintenant des "oratorio", un genre musical qui aura un très grand succès, par lequel on essayait de faire passer à travers une pièce de musique et un texte, quelques éléments fondamentaux de la foi ou de l'appel à la conversion et à la sainteté chrétienne, Philippe pouvait ainsi rassembler autour de lui un groupe de jeunes qui écoutaient d'abord cette musique chantée par des artistes de talent et qui ensuite priaient ensemble. Cette formule eut tellement de succès qu'elle devient une méthode d'évangélisation en Italie. On a en eu d'ailleurs des retombées avec des gens comme Saboly qui essayaient de créer tout un répertoire musical, pour annoncer les mystères et notamment celui de l'Incarnation, ce qui nous a valu, cinquante ou soixante-dix ans plus tard les noëls provençaux que nous aimons encore à chanter.
Mais ce qui est le plus important c'est l'intuition profonde de saint Philippe Néri. Tout son côté cocasse était non pas une façade mais le moyen de faire comprendre aux gens que si l'on était l'ami de Dieu, on ne pouvait en aucun cas le faire valoir pour soi-même ou le prendre comme un moyen de se faire valoir. Tout le secret de la sainteté de Philippe Néri c'était de se laisser petit à petit tellement saisir par son Dieu, de laisser le Christ tout entier vivre en lui tout entier, de telle sorte qu'on ne puisse pas se réclamer de lui Philippe, ni le vénérer comme tel. D'une certaine manière, son humour et sa truculence montraient que sa sainteté ne pouvait pas venir de lui. C'est ainsi que lorsque des Polonais venus en ambassade lui demandèrent un entretien, il les fit asseoir gravement autour de lui et leur dit : "Je vais vous lire un des ouvrages spirituels dans lesquels je trouve tous les grands fondements de ma sainteté." Et il se mit à lire un recueil de turlupinades, de quelques scènes un peu grotesques, ce qui décontenança ces gens qui croyaient venir voir un saint.
Je crois qu'aujourd'hui encore saint Philippe Néri est d'une actualité étonnante. Notre sainteté véritable n'est pas de nous façonner un personnage spirituel, c'est de laisser le Christ agir en nous. Et tout ce que nous pouvons demander à Dieu, par l'intercession de saint Philippe Néri, c'est cette grâce d'un certain humour, d'une certaine délicatesse et finesse vis-à-vis de nous-mêmes qui consiste à savoir ne pas nous prendre au sérieux, pour mieux estimer et mieux voir l'infini de la tendresse et de la grâce de Dieu.
AMEN