LA SAINTETE ORIGINALE ET PLEINE D'HUMOUR DE PHILIPPE NERI
Ph 4, 4-9 ; Lc 6, 43-49
St Philippe Neri - (26 mai 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et Sœurs, il y a quelques saints heureusement qui ont beaucoup d’humour et je pense que les saints qui ont le plus d’humour sont ceux qui ont vécu au XVIe siècle. Parmi eux, il y en a deux que j’affectionne particulièrement : Thomas More, le 22 juin, chancelier du roi d’Angleterre, dont on devrait en faire le saint patron de tous les hommes politiques pour leur donner le sens de l’humour dont ils ont tant besoin.
Le second était Philippe Néri, un jeune florentin issu d’un milieu modeste, fils de menuisier, qui est parti à Rome vers l’âge de quinze ans. Les florentins à Rome faisaient toujours un peu de mauvais esprit, de l’humour légèrement ironique et grinçant. Le prototype était évidemment Galilée, qui était florentin et adorait embêter les religieux et les jésuites à Rome. Philippe Néri, ce n’est pas du tout le même genre, ce n’est pas un intellectuel mais un homme très simple qui avait un cœur plein de bonté et d’humour. Je voudrais vous rapporter un certain nombre de traits qui rappelleront l’allure du personnage.
Quand il est à Rome en 1520-1530, Rome c’est pratiquement Palmyre aujourd'hui, c’est-à-dire une très belle ruine, mais catastrophe, il y a l’empereur Charles Quint qui vient, qui détruit Rome deux fois, qui pille la ville parce qu’il est mécontent que les papes ne fassent pas ce qu’il voulait. Tout le monde dit que Charles Quint était un empereur très chrétien, mais il ne faut pas regarder dans les détails. Rome était véritablement dans une situation terrible, il y avait des famines car lorsque l’empereur venait, il faisait un siège, etc. Pour vous donner une idée, pendant les famines, Philippe Néri faisait la quête dans les rues de Rome pour nourrir les chats du Vatican ! C’était tout de même un signe de très grande compréhension et de très grande humanité que de faire des quêtes pour nourrir les chats ! Autre exemple de son humour, Philippe Néri avait fréquemment des extases pendant la messe, et comme il ne voulait pas que cela se voie, il disait la messe avec son chien à ses pieds. Ainsi, lorsqu’il partait en lévitation, le chien lui mordillait les pieds et ça lui faisait littéralement remettre les pieds sur terre. C’était un homme qui avait une distance et un humour vis-à-vis de lui-même extraordinaires.
Cet humour rejaillissait d’ailleurs sur un certain nombre d’autres activités. Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter cette anecdote. Philippe Néri était un excellent confesseur et toutes les dames de Rome faisaient la queue pour aller à son confessionnal. Mais ces dernières étaient très mauvaises langues, et la plupart du temps, elles s’accusaient d’avoir dit des méchancetés sur les autres dames de Rome ou sur les autres messieurs. Un jour, à l’une qui était véritablement championne dans ce domaine, saint Philippe Néri, à la fin de la confession, ayant vu tout le mal qu’elle avait dit de ses voisines, lui dit simplement d’aller plumer un poulet sur telle place de Rome (une place où il y avait un très violent courant d’air, un peu comme la place saint Jean de Malte quand il y a du mistral). La dame était très contente d’avoir une pénitence aussi légère. Simplement, lui avait-il dit Après que vous aurez plumé le poulet, vous reviendrez me voir. Une fois la chose faite, elle est revenue tout fière en disant qu’elle avait plumé le poulet. Et il lui dit Maintenant allez ramasser les plumes. Evidemment, il lui a expliqué après que c’était une métaphore de la calomnie : quand on plume le poulet dans le vent, on ne peut plus ramasser les plumes. C’est fini, c’est parti, c’est grillé. C’est le cas de le dire pour un poulet ! C’est ça la calomnie. L’histoire ne dit pas si la dame a par la suite arrêté de dire des méchancetés sur ses amies, mais je crois que c’est une vision très réaliste de ce en quoi consiste la calomnie.
Philippe Néri avait également une sorte d’humour plus profond : il voulait réaliser une fraternité religieuse dans laquelle les gens vivent entre eux dans une certaine liberté. Vous me direz qu’à Rome à cette époque-là où l’on ne peut pas dire que les papes donnaient l’exemple, c’était peut-être dangereux de vouloir que les gens vivent de façon si libre les uns avec les autres. Mais, c’est comme ça qu’il a fondé l’Oratoire. L’oratoire du divin Amour, de son titre exact. Il voulait qu’il y ait des frères vivant de manière assez indépendante, dans une maison commune, mais sans être accablés par la récitation des offices, les dévotions, les prières etc. Ils avaient carte blanche pour organiser leur temps et se retrouvaient de temps à autres.
Rome était dans une situation difficile, et la situation la plus difficile était le nombre de gens malades à l’époque. On n’imagine pas aujourd’hui ce qu’étaient les hôpitaux romains, c’était fou. Il n’y avait pas d’antibiotique, ni de moyen de soigner etc. Les frères de l’Oratoire allaient dans les hôpitaux soigner les malades, les pèlerins qui étaient arrivés et qui avaient attrapé la dysenterie etc. Saint Philippe Néri, c’est la liberté de la charité.
La deuxième chose, c’est que Philippe Néri voulait quand même que cette liberté de la charité se concrétise par des temps de prière, mais il voulait que ces temps-là soient agréables. Ayant des amis musiciens à Rome (c’est le début de la grande musique, à peu près quatre-vingts ans avant Monteverdi, il y a déjà des grands musiciens à Rome), il les invitait à composer ce qui précisément s’est appelé oratorio. L’oratorio, c’est une petite mise en scène d’un passage de l’évangile pour que faire prier. La mise en scène est minimale, ce n’était pas nécessairement Holopherne se faisant couper la tête par Judith, ce n’était pas encore Haendel… Mais l’idée est que représenter les scènes de l’évangile avec une certaine richesse de beauté musicale pouvait aider à la prière. Et ce style de composition a eu un tel succès qu’on a donné comme nom à cette musique Oratorio.
Cela ne doit pas nous cacher non plus qu’au travers de tout cet humour, cette joie de vivre, cette gaieté, il y avait chez Philippe Néri un très grand sens de l’ascèse. C’était un homme qui savait qu’il fallait vivre avec le souci du partage avec les pauvres etc. Si bien que c’est un portrait extrêmement complexe, mais très riche et très suggestif que cette figure de la sainteté qu’est Philippe Néri. Et je suis personnellement très touché qu’on l’ait canonisé. Je ne sais pas comment s’est passé le procès de canonisation mais quand tous les gens de Rome qui se souvenaient encore de lui ont raconté toutes ses frasques aux tribunaux, ça n’a pas dû encourager les cardinaux à le canoniser. Pourtant, ça fait partie de ces modèles de sainteté qui sont non conformistes.
Je pense que de nos jours, il y a comme ça de temps à autres des saints non conformistes qui ne rentrent pas dans le moule de ce qu’on appelle la sainteté classique avec les vertus héroïques etc mais qui sont là simplement avec leur personnalité, leur originalité et leur manière de faire les choses de façon très paisible et très tranquille, sans se soucier du qu’en dira-t-on, sans tenter de se conformer à un modèle. De toute façon, ils ne pourraient pas parce qu’ils n’en ont pas. Je crois que c’est ça qu’on peut demander : une sainteté personnalisée dans l’originalité et le respect de ce qu’est chacun. C’est ça que saint Philippe Néri nous apprend encore aujourd’hui.