PHILIPPE HOMME DE RELATIONS
Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 2006)
Jeudi de la troisième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, je ne sais pas quelle est la raison historiquement qui a conduit la liturgie à célébrer dans une même fête, les deux apôtres Philippe et Jacques, dit le mineur, pour le distinguer du fils de Zébédée, le frère de Jean l’évangéliste, qu’on appelle le majeur. Le mineur la tradition l’a identifié avec cet autre Jacques, le même peut-être, qu’on appelle aussi le frère du Seigneur, et qui a été le premier évêque de Jérusalem, si ce mot d’évêque n’était pas anachronique.
En effet, ces deux apôtres représentent dans le collège des douze, deux tendances de l’Église primitive très différentes. D’une part, Jacques, le frère du Seigneur, l’apôtre Jacques le mineur, qui a été le premier chef de la communauté de Jérusalem, représente ce qu’on peut appeler la tendance judéo-chrétienne, c’est-à-dire celle des premiers convertis de l’Église, tout particulièrement de l’Église de Jérusalem, qui venaient du judaïsme et qui dans un premier temps ont pensé spontanément que le christianisme était non seulement l’achèvement de la révélation de l’Ancien Testament, mais en faisait partie, et que les païens qui se convertissaient avant d’être baptisés, devaient d’abord observer la Loi, la Loi juive, en particulier, la circoncision.
Philippe lui, comme son nom l’indique, car c’est un nom grec, et plusieurs détails dans l’évangile nous le manifestent, quand des grecs veulent voir Jésus, c’est à lui qu’ils s’adressent, sans doute parce qu’il parlait couramment le grec, Philippe qui est de Bethsaïde, c’est-à-dire une ville importante de la Galilée, cette Galilée des nations, où le peuple juif se mêlait avec des éléments étrangers, Philippe donc, représente plutôt cette tendance qu’on appelle pagano-chrétienne, c’est-à-dire des chrétiens qui sont venus du paganisme, même si Philippe était évidemment juif, mais il était en contact étroit par la langue qu’il parlait avec ces hommes et ces femmes qui vivaient plus ou moins dans l’orbite du peuple juif tout en étant étrangers.
Donc, deux tendances bien différentes, c’est un fait que l’Église nous propose de réconcilier ces deux courants qui d’ailleurs ont abouti à l’Église telle que nous la connaissons. Philippe, (je ne peux pas vous parler des deux, je vais vous parler aujourd’hui plus particulièrement de Philippe), Philippe se caractérise dans l’évangile où il intervient à plusieurs reprises du moins dans l’évangile de saint Jean, se caractérise par deux traits psychologiques et aussi spirituels qui me semblent tout à fait remarquables. D’une part, il est très habité par le désir de voir. Quand des grecs veulent voir Jésus, c’est à lui qu’ils s’adressent et c’est lui qui va servir d’intermédiaire pour qu’ils puissent voir le Messie. Vous l’avez entendu dans l’évangile tout à l’heure, au sommet de sa relation avec le Christ, quand Jésus s’approche de sa Passion, l’ultime demande que fait Philippe, c’est : "Fais-nous voir le Père ". Ce qui amènera Jésus à lui répondre : "Me voir, c’est voir le Père, car le Père et moi nous sommes un. Je suis dans le Père, et le Père est en moi".
La deuxième caractéristique spirituelle de Philippe c’est qu’on peut dire de lui que c’est un homme de relation. Dès le début de l’évangile, quand Jésus passant sur le chemin l’appelle de manière impérieuse : "Suis-moi", la première réaction de Philippe c’est d’aller trouver un ami à lui, Natanaël, et de lui dire : "Nous avons trouvé le Messie". Immédiatement, dès qu’il est appelé, Philippe se sent mandat d’une certaine manière pour appeler à son tour ceux qu’il connaît afin qu’ils puissent eux aussi, s’approcher, entrer en relation avec Jésus. Nous venons de la voir, quand des grecs veulent voir Jésus, établir une relation d’intimité, de proximité avec jésus, c’est Philippe qui va les introduire auprès de Jésus. Et encore, nous savons qu’au moment de la multiplication des pains, c’est Philippe qui se soucie de ce que la foule n’a rien à manger, et que le peu qu’on a pu trouver dans la besace d’un jeune garçon, cinq pains et quelques poissons, ne pourra certainement pas suffire à nourrir toute cette foule et c’est Philippe qui vient le dire à Jésus.
Philippe est donc toujours attentif aux autres, et il est soucieux du contact, de la relation, de la proximité à établir entre ceux qu’il connaît. Ces paroles que nous lisions dans l’évangile et que je viens de vous rappeler nous manifestent aussi que le désir profond de son cœur est celui d’une relation directe, personnelle avec Dieu le Père : "Montre-nous le Père et cela nous suffit". Nous n’avons pas besoin d’autre chose que de nous approcher par la vue, la proximité de celui qui est le tout de notre vie et de la vie du monde.
Un homme de relation donc, et on peut dire qu’il est le prototype de ce que sont les apôtres et les évangélistes, car apôtre veut dire "envoyé", et que les apôtres ont été choisis précisément pour annoncer aux hommes cette merveilleuse venue de Dieu sur la terre, et pour faciliter, pour en quelque sorte être les moyens privilégiés de cette rencontre des hommes, rencontre unique, personnelle, intime, expérimentale avec le Christ Jésus et à travers lui avec le Père. Je crois que cela n’est pas sans intérêt pour notre vie chrétienne d’aujourd’hui et pour la vie de l’Église. Les évêques, successeurs des apôtres ne sont pas d’abord des surveillants, des gardiens qui doivent sans cesse faire attention à ce que la vie de l’Église et l’enseignement de la foi des chrétiens soient conformes à la norme de la foi. Bien sûr, cela est important, mais s’ils sont les héritiers des apôtres, leur premier rôle n’est pas de surveiller, de mettre en ordre, mais de permettre la rencontre personnelle, directe, expérimentale de chaque homme, de chacun des hommes qu’ils rencontrent et qui font partie de cette famille diocésaine dont ils ont la charge. Assurer cette rencontre, voilà le premier devoir de l’évêque. Et comme nous sommes tous participants de ce sacerdoce du Christ, ce n’est pas seulement le devoir de l’évêque même si c’est par excellence le sien, c’est aussi le devoir de tout chrétien, car tout chrétien à sa place, doit être lui aussi apôtre, c’est-à-dire lui aussi d’abord quelqu’un qui permet aux autres de découvrir ce que lui-même a découvert. Etre apôtre, c’est enraciner dans une expérience personnelle la rencontre avec le Christ, de la rencontre avec le Père, vouloir par toutes ses forces et de tous ses instants, permettre aux autres de découvrir ce bonheur incomparable, unique, de la rencontre personnelle avec le Christ et à travers lui avec le Père.
Frères et sœurs, que cette fête de saint Philippe associée à celle de saint Jacques, soit pour nous l’occasion de prier pour que l’Église soit une Église qui annonce l’expérience de Dieu. Que les évêques, les prêtres, les diacres, soient des annonciateurs de cette bonne nouvelle et que chacun de nous, à notre place, nous soyons aussi habités par ce désir profond, intense, de faire connaître, de permettre aux autres connaître, de rencontrer, de découvrir le Christ, de découvrir Dieu, de vivre dans l’expérience de cette rencontre et de cette intimité.
AMEN