LES RACINES DE L'ÉGLISE
Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 2010)
Mardi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Arles : Saint Philippe et Saint Jacques
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rères et sœurs, c'est vrai que l'évangile primant souvent dans notre tête, nous avons tendance à méditer à partir de l'évangile, cela se complique avec la fête d'aujourd'hui puisque l'évangile ne parle que de Philippe et nous avons donc tendance à nous focaliser sur Philippe ce qui est tout à fait normal, c'est un apôtre qui a son poids dans l'évangile. Mais nous célébrons aussi saint Jacques dont nous avons lu d'ailleurs le début de son épître. La célébration de ces deux apôtres est peut-être pour moi l'occasion si ce n'est de vous cultiver (je ne dis pas par là que vous êtes incultes), du moins d'attirer votre attention sur un point qui me paraît vraiment important aujourd'hui.
Sans tomber dans la caricature, associer ces deux saints aujourd'hui est une manière de rappeler la complexité de l'Église. Les choses maintenant sont trop simples depuis des siècles et des siècles. L'Église a été composée pratiquement que de païens, et c'est la raison pour laquelle à un moment donné, il est clair qu'un antijudaïsme, et même quelquefois un antisémitisme a pris racine dans l'Église. L'Église, c'était les chrétiens, et les juifs c'étaient les juifs. Bien sûr il faut être clair, notre culture et notre société étant au moins de cadre chrétien, on ne voyait plus vraiment ce que les racines juives avaient à faire avec notre société. Et malheureusement, la catastrophe du XXème siècle, la shoah et l'antisémitisme nazi (qui n'est pas à confondre avec un certain antijudaïsme ou antisémitisme chrétien), l'antisémitisme nazi a comme réveillé le cœur des chrétiens. Jusque dans l'exégèse, où encore quelques temps après la seconde guerre mondiale, les exégètes essayaient de reconstituer la vérité de l'identité de Jésus en disant que la vraie parole de Jésus n'a rien à voir avec une parole qui pourrait être dite par les rabbis, parce que Jésus n'est plus juif, mais ce n'est pas non plus les paroles qui ont été transformées par l'Église après. On avait donc une sorte de figure seule du vrai Jésus qui n'avait rien à voir avec ses racines juives et rien à voir avec l'Église. Il y a eu des transformations importantes à partir des années cinquante, soixante, où l'on pensait que Jésus était peut-être original, mais il est juif ! Il n'y a rien à faire.
La fête que nous célébrons nous rappelle justement la complexité des racines de notre Église. Il y a maintenant, on ne s'en rend pas vraiment compte en France, cela existe aux Etats-Unis, aussi en Israël, et il faut le dire plus par le biais des Églises protestantes que par l'Église catholique, avec je vous l'accorde, des tas de problèmes politiques et stratégiques par derrière, des communautés protestantes qui soutiennent quelquefois trop l'État d'Israël aux dépens des Palestiniens, mais c'est une autre affaire. Je crois qu'il y a là quelque chose de juste qui nous rappelle que l'Église est née aussi du judaïsme et que Jésus est venu s'incarner dans le peuple élu.
Célébrer Philippe et Jacques, c'est rappeler à la fois cette complexité de l'Église où nous sommes appelés à évangéliser "les païens", parce que maintenant notre société est largement païenne, mais nous ne devons pas oublier nos racines juives et faire comme un certain monsieur qui s'appelle Marcion. A force de croire que Jésus c'est la nouveauté entière et entière et entière, Marcion dans les années cent cinquante après Jésus-Christ a jeté le bébé avec l'eau du bain. Il a viré, il n'y a pas d'autre terme, l'Ancien Testament, il a fait le ménage dans les évangiles. Tout ce qui lui semblait un peu trop judaïsant, il disait que ce n'était pas la nouveauté, donc autant jeter ! Ce n'est pas juste parce que l'ancienneté et la nouveauté font bon ménage.
Je passe de l'Église universelle à notre propre vie. Nous le savons, la nouveauté de l'évangile dans notre cœur ou la conversion de notre cœur, ne fait pas l'économie de ce que nous étions auparavant, à la fois nos péchés, mais aussi nos qualités. Notre défaut serait de croire que la conversion et l'évangile c'est un départ à zéro. Il n'en est rien. La preuve, c'est que Dieu lui-même a voulu, non pas s'incarner comme homme départ à zéro, mais au cœur même du peuple d'Israël choisi par Dieu.
Frères et sœurs, que pour nous, cette fête de Philippe et Jacques soit l'occasion d'articuler notre vie, autrement dit Dieu fait de la nouveauté avec de l'ancien. C'est fondamental. Cela nous évite de tomber dans un travers terrible qui est l'orgueil. Un jésuite, Paul Beauchamp qui s'est penché beaucoup sur les questions du judaïsme et qui a écrit de merveilleux ouvrages d'exégèse sur l'Ancien Testament disait : le chrétien qui oublie ses racines juives c'est l'orgueil total. Croire que nous avons commencé à zéro et que le Christ nous ne le partageons avec personne est une erreur totale. Frères et sœurs, que cette fête d'aujourd'hui soit l'occasion de nous rappeler la grandeur de cette Église qui est la nôtre qui est à la fois juive et païenne.
AMEN