SAINT PHILIPPE ET SAINT JACQUES LE MINEUR
Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cernay-l'église : Saint Jacques
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I |
l n'y a pas de plus belle prière que celle qu'a adressée Philippe à Jésus, en ce dernier soir qu'ils ont passé ensemble sur la terre, avant que Jésus s'avance vers sa croix : "Montre-nous le Père et cela nous suffit !"
C'est le désir le plus profond, le plus secret qui est au cœur de l'homme. Bien sûr la plupart des hommes ont bien d'autres désirs, bien d'autres préoccupations et d'autres besoins que celui de voir le visage du Père. Pourtant, quand l'homme va vraiment au fond de lui-même, quand l'être humain se recueille réellement dans ce qui est le plus essentiel, le plus important de son être, c'est ce désir de voir, de voir le visage de Dieu, de voir ce Dieu qui est notre source, ce Dieu qui est notre Père, ce Dieu dont l'amour, à tout instant nous façonne, dont l'amour est comme la flamme qui nous permet de subsister. Le désir de voir le visage de Dieu c'est le désir le plus haut qu'un homme puisse exprimer.
Or quand Philippe demande cela à Jésus, Jésus semble le rabrouer. En tout cas, Il le renvoie à un autre mystère, plus profond encore, par cette parole énigmatique et qui pourtant n'a cessé d'alimenter la réflexion et la foi des chrétiens : "Philippe, qui m'a vu a vu le Père !" Qui m'a vu, moi, moi Jésus, moi le Fils de Dieu, moi Jésus de Nazareth, cet homme qui est ton ami, dont tu es le disciple :"Qui m'a vu a vu le Père".
Cette parole de Jésus a joué un rôle capital dans l'analyse et l'approfondissement de la foi en la Trinité. L'histoire de l'Église a été déchirée par d'incessantes hérésies. Celle qui a provoqué les plus grands déchirements dans l'Église c'était l'arianisme pour lequel Jésus, le Fils de Dieu, n'était pas vraiment l'égal du Père. Vous comprenez tout de suite que des paroles comme celles-ci : "Qui m'a vu a vu le Père. Ne crois-tu pas que le Père est en moi et que je suis dans le Père ?" ont été très puissantes pour fortifier la vraie foi en face de cette hérésie. Et saint Athanase, saint Basile le Grand, avant eux saint Hilaire, n'ont cessé d'utiliser ces paroles pour rétorquer à Arius et à ses sectateurs que Jésus, le Fils, était dans le Père et le Père en Lui, que tous deux ne faisaient qu'un, voir le Fils c'était voir le Père et que, par conséquent ces paroles affirmaient, de la bouche même de Jésus, son absolue égalité avec le Père.
Mais en même temps cette parole a donné lieu à d'autres interprétations qui ont engendré d'autres hérésies, entre autre le modalisme qui prétendait que le Père, le Fils et le Saint Esprit n'étaient pas trois personnes distinctes, mais trois manières de parler de l'unique Dieu. Comme si, selon les circonstances, Dieu prenait un visage puis un autre, une apparence puis une autre, d'où le nom de modalité de Dieu. Et alors dans cette politique "Qui m'a vu a vu le Père" pourrait s'interpréter ainsi. Puisque le Père et moi nous ne sommes qu'une seule personne, me voir c'est la même chose que de voir le Père. Et il y a confusion entre le Fils et le Père. Aussi a-t-il fallu creuser encore cette parole pour la comprendre plus profondément et pour écarter toutes ces interprétations insuffisantes, voire destructrices de notre foi.
"Qui m'a vu a vu le Père !" Connaître le Fils c'est connaître le Père, non pas parce que le Fils et le Père seraient une unique personne sous deux modalités différentes, mais parce que l'amour du Père et du Fils est tel, il est si grand, que le Fils est l'image parfaite du Père. Il reproduit tous les traits du visage du Père. Il n'y a rien en Dieu le Père qui ne se retrouve dans cette incandescence d'amour qui les unit, sur le visage du Fils, imprimé par cette ressemblance que leur infinie tendresse rend parfaite. Le Fils, c'est l'effigie même du Père parce que, entre eux, tout est parfaitement commun, rien du Père n'est étranger au Fils, rien dans le Fils ne manque par rapport à la plénitude du Père. Le don que le Père fait de Lui à son Fils, le don que le Fils reçoit du Père est un don absolu, sans limite, sans rivage, un don parfait.
Aussi bien le Fils est-il celui qui exprime, pour nous, ce qu'est le Père. Le Fils, en tant qu'image, en tant que Verbe c'est-à-dire Parole, en tant que manifestation du Père est celui qui nous fait connaître le Père. "Dieu, personne ne l'a jamais vu" nous dit Jean. Personne ne l'a jamais vu parce qu'Il n'est pas de notre visibilité, Il ne peut pas être accessible à nos regards. Il est purement spirituel donc au-delà de toute atteinte et de toute étreinte. "Dieu, personne ne l'a jamais vu, mais le Fils qui repose dans le sein du Père, Lui nous l'a révélé !" Lui qui repose dans le cœur du Père, Lui nous l'a fait connaître, Lui nous l'a manifesté car le Fils, "le Verbe s'est fait chair". Il s'est fait semblable à nous. Il s'est rendu accessible pour nous. "Nos mains ont pu le toucher, nos yeux ont pu le voir, nous l'avons contemplé, nos oreilles l'ont entendu."C'est le même saint Jean qui s'exclame par ses mots.
Oui, le Verbe de vie s'est manifesté, et en se manifestant à nous, en se rendant visible, palpable, tangible, c'est le mystère de l'Incarnation, Jésus nous révèle les traits du visage du Père. Ce Père que personne ne peut voir, voici que, dans son Fils incarné, son Fils fait homme, nous pouvons toucher ses mains, voir son regard, contempler les traits de son visage : c'est le visage de Dieu. C'est le visage du Fils qui est parfaitement semblable, comme un reflet parfait, au visage du Père.
Alors nous devons mettre tout notre cœur à cette contemplation du visage du Christ, à cette passion avec laquelle nous devons regarder le moindre trait de ce visage. C'est, traduit en traits humains, le mystère même du visage de Dieu, le mystère même de la tendresse de Dieu et de l'objet de notre tendresse, l'objet de notre désir, de notre soif : connaître Dieu, le voir, le toucher. Dieu s'est fait homme pour que nous puissions ainsi le toucher, Le voir et l'atteindre. "Qui m'a vu a vu le Père !" Qui a vu mon visage d'homme voit mon visage divin. Qui voit mon visage divin de Fils connaît le visage divin du Père, "car le Père et moi nous sommes un" "Tout ce qui est au Père est à moi, tout ce qui est à moi est au Père". Le Père, par son amour infini est en moi, et par un amour infini semblable au sien, je suis dans le Père.
AMEN