LE RAMEAU CHOISI

Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 1993)
Mardi de la quatrième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous célébrons en ce jour l'apôtre Philippe et l'apôtre. D'habitude, s'appuyant sur le texte d'évangile, c'est surtout de Philippe et de son désir de voir le Père que traite l'homélie. Je voudrais aujourd'hui parler davantage de saint Jacques pour qu'il ne reste pas toujours dans l'ombre de saint Phi­lippe.

Il y a deux apôtres du nom de Jacques. Jac­ques dit le Majeur, fils de Zébédée et frère de Jean l'Evangéliste, l'un des trois apôtres principaux que Jésus prit avec Lui pour la Transfiguration et l'agonie et qui est mort le premier de tous les apôtres dans une toute première persécution organisée par Hérode. Puis il y a Jacques, fils d'Alphée que l'on appelle le Mineur mais qui est un personnage d'une très grande impor­tance dans l'Église primitive. On l'identifie habituel­lement avec "Jacques, frère du Seigneur" dont il est longuement parlé dans les Actes des apôtres et qui a écrit une des épîtres canoniques. "Jacques, frère du Seigneur", cette titulature est très importante. En ef­fet, à côté du groupe des apôtres, du groupe des disci­ples que Jésus a choisis, et dans le cas de Jacques interférant avec le groupe des apôtres, il y a aussi ceux qu'on appelle les "frères de Jésus". Non pas que Marie ait eu plusieurs enfants mais cela signifie membres de la famille de Jésus. Dans l'évangile, il semble, au départ, qu'ils n'aient pas tout de suite ad­héré à la prédication de Jésus. A un moment, on nous les montre voulant l'arrêter en disant: "Il déraisonne". A un autre moment, ils semblent se moquer de Jésus en lui disant : "Pourquoi ne montes-Tu pas à la fête, pour Te manifester ?" Et Jésus ne veut pas monter avec eux. Mais les Actes des apôtres nous montrent que sitôt après l'Ascension il y a au Cénacle, attendant la venue de l'Esprit, les douze et puis "les frères de Jésus et quelques femmes dont Marie sa mère." Donc les frères de Jésus font partie de ce tout premier noyau qui, après la Résurrection et avant l'Ascension du Christ, se rassemblent dans l'attente de l'Esprit Saint. Ils sont donc tout à fait aux origines de l'Église. Le plus connu, le plus représentatif de ce groupe des "frères de Jésus", donc de ses cousins ou en tout cas de ses proches est Jacques le Mineur.

Mais il y a plus. Jacques a été le premier évê­que de Jérusalem. Dans les Actes des apôtres, il appa­raît comme jouant un rôle décisif dés le Concile de Jérusalem, la première assemblée convoquée après la prédication apostolique de saint Paul auprès des païens pour régler le problème de l'admission des païens dans l'Église. Au début les chrétiens se sont sentis comme l'accomplissement de la religion juive, comme le véritable Israël, et il leur semblait assez naturel qu'en se convertissant au Christ on adopte d'abord la Loi juive, les mœurs juives, la circoncision et, à l'intérieur du judaïsme, que l'on devienne disciple du Christ. Jacques et son entourage représente préci­sément cette Église judéo-chrétienne, l'Église des Juifs convertis au Christ. Et c'est Jacques lui-même qui a pris la parole dans ce premier concile pour dire : "Il n'est pas nécessaire d'imposer aux païens les contraintes de la Loi juive. Il suffit qu'ils s'abstiennent d'un certain nombre de choses inadmissibles : man­ger des viandes offertes aux idoles, pratiquer des unions illégitimes." Il restreint donc à quelques points qui lui semblent essentiels ce que l'on demande aux païens avant de se convertir au Christ. Il n'est donc pas nécessaire que les païens deviennent d'abord Juifs afin de devenir chrétiens. Que ce toi un judéo-chrétien, en l'occurrence Jacques, le chef de cette Église primitive de Jérusalem, qui le dise, est d'une importance capitale. Et d'ailleurs dans ce concile, Jacques qui assure une certaine présidence, se mani­festant ainsi comme le chef de l'Église de Jérusalem, même en présence de Pierre et de Paul, Jacques parle avec amitié et avec beaucoup de déférence pour Pierre.

D'ailleurs, dans son épître aux Galates, Paul parle "des colonnes de l'Église que sont Pierre, Jean l'évangéliste et Jacques, non pas le Majeur puisqu'il est déjà mort", mais le Mineur que nous fêtons au­jourd'hui. Et non seulement Jacques représente cette première Église de Jérusalem venue du Judaïsme et tout à fait originale par rapport aux innombrables Églises qui seront fondées par la suite et qui viennent du paganisme dont nous sommes nous-mêmes issus, non seulement Jacques est le chef de cette église, mais il est le premier personnage qui remplit dans l'Église la fonction épiscopale. Certes ce mot n'est pas pro­noncé, mais il agit effectivement comme l'évêque, le chef de cette Église de Jérusalem comme le feront les évêques ultérieurs. C'est la première fois dans l'Église que se manifeste ce signe de l'évêque qui, à l'intérieur d'une Église locale, représente Jésus-Christ, le chef de l'Église, le pasteur de l'Église.

Saint Jacques nous a adressé une lettre extrê­mement précieuse car elle nous donne les traces de cette théologie judéo-chrétienne de l'Église primitive qui sera ensuite plus ou moins effacée ou du moins recouverte par la théologie issue de saint Paul et des Églises venues de la gentilité. Théologie qui, tout à la fois, est attentive à la Loi juive et manifeste le pas­sage de cette Loi, comprise dans sa vraie significa­tion, à la Loi Nouvelle. Saint Jacques, dans son épître, parle de la Loi comme de la "loi parfaite de liberté". Non pas une loi qui doit opprimer par des comman­dements, mais une loi qui doit libérer l'homme. "La religion véritable ne consiste pas d'abord en l'accom­plissement des commandements mais à visiter les pauvres, à s'occuper des veuves et des orphelins et de tous ceux qui sont dans la détresse." C'est dire que la Loi s'accomplit dans la charité. Saint Jacques était très attentif à ces pauvres qui étaient la meilleure partie d'Israël, ces pauvres de Dieu dont faisaient partie Ma­rie, Joseph et sans doute aussi Elisabeth et Zacharie, Siméon, tous ceux qui "attendaient" la venue du Sei­gneur, ces pauvres de Dieu qui, dans leur cœur, hum­ble et petit, ont préparé la venue du Messie, ceux dont Jésus a dit : "Je Te rends grâces, Père, d'avoir révélé ton mystère aux pauvres et aux petits".

Vous le voyez la personne de Jacques est ex­trêmement précieuse pour connaître le commence­ment du christianisme, pour connaître ce surgissement de notre Église à partir de l'Église de Jérusalem, à partir du tronc du judaïsme dont le christianisme est le "rameau choisi", le rameau le plus vivace et le plus beau, pour connaître cette naissance de l'Église et l'apparition, déjà, de la fonction épiscopale et le pas­sage de la Loi ancienne à la Loi nouvelle. Rendons grâces au Seigneur qui, par les apôtres, nous a révélé don mystère et nous a conduits à la foi entière dans l'Esprit Saint.

 

 

AMEN