LE DÉSIR DE VOIR LE PÈRE

Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 1990)
Vendredi de la troisième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

'apôtre Philippe est surtout connu pour ce dialogue entre lui et Jésus, pour cette de­mande un peu naïve qui amène Jésus à le ra­brouer, peut-être un peu injustement d'ailleurs. Après tout cette demande de Philippe n'était pas si bête que ça. C'était bien le désir le plus profond du cœur hu­main qu'il exprimait : "Montre-nous le Père!" le désir de voir Dieu, de pouvoir contempler la face de Dieu, de pouvoir nous abreuver de ce visage tellement dé­siré est bien le désir le plus profond du cœur humain. Moïse avait prié : "Je t'en prie, Seigneur, montre-moi ta face !" et Dieu lui avait dit : "On ne peut pas voir ma face sans mourir." Ce que Philippe ne comprenait pas, c'est que Jésus était cette révélation de la face du Père et que désormais ce visage de Dieu qui était in­saisissable, inatteignable parce que trop brûlant pour nos yeux de chair, voilà que ce visage de Dieu s'était mis à notre portée, en Lui, Jésus, pour que nous puis­sions fixer nos regards sur Lui et nous abreuver plei­nement à cette source.

Mais si Philippe a ainsi demandé à voir le Père, il intervient à plusieurs reprises dans l'évangile d'une manière assez caractéristique. Il est un de ceux qui conduisent à Jésus. Dès le début de l'évangile, Jésus à peine entrevu parce que Jean-Baptiste l'a pro­clamé "l'Agneau qui porte le péché du monde", Jésus qui n'a pas encore autour de Lui de disciples est suivi par André et Jean qui lui demandent : "Où demeures-Tu ?" - "Venez et voyez !" répond Jésus. "Et L'ayant suivi, ils demeurèrent avec Lui ce jour-là " et le len­demain matin, André, voilà déjà un disciple qui conduit à Jésus, André va trouver son frère Pierre et le conduit à Jésus. Et Jésus, en passant voit Philippe et lui dit : "Suis-Moi". Philippe n'a rien de plus pressé que d'aller trouver Nathanaël, sans doute un ami, et il lui dit : "Celui qu'ont annoncé les prophètes, nous L'avons trouvé, c'est Jésus de Nazareth !" Il conduit Nathanaël à Jésus. Dès sa première rencontre avec Jésus, Philippe, comme André, conduit les autres à Jésus.

Entre Philippe et André il n'y a pas que cette similitude. Tout au long de l'évangile de Jean nous voyons Philippe et André comme deux amis. Au mo­ment de la multiplication des pains c'est Philippe en­core qui, devant la détresse de la foule, amènera à Jésus un jeune homme qui avait eu la bonne idée d'apporter cinq pains et deux poissons à partir des­quels le Christ nourrira une foule immense. Et peu avant la Passion, des grecs veulent voir Jésus. Ils s'adressent à Philippe dont le nom est grec, Bethsaïde dont Il est originaire est une ville cosmopolite, et qui sans doute parlait grec. Comme d'habitude il va en parler avec André et tous les deux s'adressent à Jésus qui va proclamer : "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il ne porte pas de fruit !"

Voilà donc qu'à plusieurs reprises Philippe introduit auprès de Jésus et dans le cas des grecs qui "veulent voir Jésus". Celui qui demandera à voir le Père est celui qui permet aux autres de voir Jésus. Il y a là une unité dans la personnalité de Philippe. Il est celui qui veut voir et qui veut aider les autres à voir. Si le désir de voir Dieu est le désir le plus profond du cœur humain, un désir que nous devons éveiller en nous, réveiller en nous, car à quoi sert notre vie sinon à être toute traversée, transportée, transfigurée par ce désir de voir Dieu, par cette hâte que se déchire enfin cette fine toile qui nous sépare de Dieu car Il est là, Il est juste à côté de nous ? Saint Jean de la Croix nous dit que nous ne sommes séparés de Lui que par un voile extrêmement fin et ténu et qu'au jour de notre mort ce voile se déchirera et qu'alors nous serons il­luminés par cette face tellement désirée. S'il est si important d'éveiller en nous ce désir de "voir Dieu" comment pourrions-nous le porter en nous sans avoir aussi le désir de l'éveiller en nos frères ? de répondre à ce désir latent dans le cœur de nos frères ? d'aider nos frères à prendre conscience qu'eux aussi sont faits "pour voir Dieu", pour voir Jésus.

Et ainsi la dimension apostolique de notre vie, la dimension missionnaire de notre vie découle im­médiatement de sa dimension mystique. C'est le même désir qui nous porte vers le visage de Dieu et vers nos frères pour partager avec eux ce même be­soin, cette même soif de Dieu, cette même expérience commençante de Dieu. On ne peut pas désirer voir Dieu sans vouloir partager ce désir.

Il ne servirait à rien d'aller vers nos frères pour leur parler de Dieu, pour les inviter à voir Dieu, si nous n'avions pas d'abord en nous ce désir vivant du visage de Dieu. Ainsi la vie de prière et la vie de témoignage ne font qu'un car c'est dans la même ra­cine que tout cela s'origine. C'est dans cette soif de Dieu qui, à la fois nous étreint au plus profond de nous-mêmes et rayonne à partir de nous-mêmes à notre insu, que s'origine notre désir de la communi­quer.

Par l'intercession de saint Philippe demandons que s'éveille en nous ce double désir qui n'en fait qu'un, de nous rapprocher de plus en plus du visage de Dieu, de creuser plus profondément au creux de notre vie, cette rencontre avec Dieu, rencontre temporaire de ce que nous vivons ici-bas et préparation de cette rencontre définitive qui sera comblante, réelle. Que saint Philippe nous conduise sur ce double chemin de la contemplation de Dieu et du partage avec nos frères.

 

 

AMEN