MONTRE-NOUS LE PÈRE

Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Arles : Saint Trophime
Saint Jacques et Saint Philippe 

C

e dialogue de Jésus avec son apôtre Philippe nous montre tout à la fois la grandeur de l'attitude religieuse de l'homme en face de Dieu et la transcendance de la révélation divine par rapport à cette attitude religieuse de l'homme. 

La demande de Philippe n'est pas une demande quelconque : "Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit !" D'autres apôtres ne s'étaient pas élevés aussi haut dans leurs désirs. Ils avaient réclamé un siège la droite et la gauche du Christ dans le Royaume. Ou encore ils demandaient : "Quand est-ce que tu rétabliras la royauté d'Israël ?" Ils avaient des désirs encore terrestres, concrets, personnels. Philippe, lui, demande la plus grande chose qu'un homme puisse désirer, c'est de voir Dieu : "Montre-nous le Père et cela nous suffit !"

       C'est là ce qu'il y a de plus grand et de plus profond dans le cœur de l'homme. L'homme désire le bonheur, il désire la vie, il désire la plénitude pour lui et pour ceux qui l'entourent, et il cherche cette plénitude ici ou là. Il peut la chercher dans le plaisir, il peut la chercher dans les biens et les richesses, il peut la chercher dans la gloire, l'honneur ou le pouvoir. Mais, au plus profond de son expérience, l'homme découvre que ce bonheur, cette plénitude de lui-même, il ne peut la découvrir qu'en Dieu, que dans ce regard posé sur Dieu, que dans cet éblouissement qui lui permet, tout à coup, au-delà des limites de ce qui est terrestre, au-delà des limites de sa propre personne et de ses propres intérêts, de voir Dieu. "Montre-nous le Père, et cela nous suffit !" Plût au ciel que nous soyons capables d'avoir comme Philippe, ce désir dans notre cœur, que nous soyons capables, au-delà de tout ce que nous aimerions avoir et dont nous voudrions être comblés, parvenir à unifier véritablement tout notre être, toute notre vie autour de cette unique revendication : "Voir Dieu !" Etre comblé par la vision de Dieu, par la lumière de la présence de Dieu, envahissant notre regard, notre être tout entier, et unifiant tout ce que nous sommes autour de cette unique expérience.

       Ce n'est donc pas une demande médiocre que celle qu'adresse Philippe à Jésus. C'est la plus haute pointe de l'expérience humaine. C'est ce que l'on appelle l'expérience religieuse. Les hommes ont conquis le monde. Les hommes ont dominé la nature. Mais ce que les hommes ont fait de plus grand, c'est de pres­sentir l'existence de Dieu et d'orienter tout le plus profond de leur être vers ce Dieu qu'ils pressentaient dans un désir infini de le rejoindre, de l'atteindre et de pouvoir l'étreindre en le voyant.

       Mais la réponse de Jésus va nous conduire beaucoup plus loin encore, car si la plus grande chose que l'homme puisse faire c'est de désirer voir Dieu, Dieu va nous révéler qu'il y a quelque chose de beaucoup plus grand encore : c'est que Dieu désire nous connaître, être connu par nous et communier avec nous. Au-delà du désir de l'homme, si grand soit-il, il y a quelque chose d'encore plus merveilleux, c'est le désir de Dieu. Dieu n'est pas simplement un infini vers lequel nous sommes tendus, Dieu est un infini d'amour qui, Lui, est tout entier tendu vers nous. Et ce qu'il y a d'absolument nouveau dans la révélation biblique, et plus particulièrement dans la révélation du Nouveau Testament, dans cette révélation que Jésus est venu nous apporter et qu'II manifeste, exprime là à son apôtre Philippe, ce qu'il y a de radicalement nouveau, c'est que la religion, ce mot est très beau, il veut dire ce qui relie l'homme à Dieu, la religion n'est pas un mouvement de l'homme vers Dieu. C'est beaucoup plus profondément un mouvement de Dieu vers l'homme Et ce n'est pas au terme de nos efforts, si décantés et spiritualisés soient-ils, ce n'est pas au plus profond d'un désir que nous aurions affiné en nous jusqu'à dépasser toutes les convoitises terrestres, jusqu'à ne plus désirer que Dieu seul, ce n'est pas au terme d'un désir émané de notre cœur que se produira la rencontre, mais c'est par un désir plus merveilleux encore qui est le désir même du cœur de Dieu. Et, en réalité, s'il y a en nous le désir de voir Dieu, c'est parce qu'il y a dans le cœur de Dieu d'abord, le désir d'être tout pour nous et tout avec nous.

       C'est cela la révélation de Dieu, la révélation de Dieu c'est cette initiative que Dieu prend de venir à notre recherche, de venir à notre rencontre, de faire le chemin vers nous. Jésus nous a dit : "Je suis le chemin" vers le Père. Et voilà qu'Il nous manifeste qu'il n'est pas seulement un chemin sur lequel nous marcherions vers le Père, mais Il est Celui qui est venu en marchant vers nous. Et quand Philippe voit Jésus, c'est vraiment Dieu qui est venu se mettre à sa portée. Cette révélation est à la fois bouleversante et en même temps nous pourrions craindre qu'elle ne soit quelque peu décevante, Philippe, pouvait se dire : "Ce n'est que cela. Dieu c'est simplement cet homme cet homme que je vois ?" Il faut précisément découvrir que Dieu se fait notre semblable, se met à notre portée, parce que Dieu n'est pas un mystère de toute-puissance infinie, Il est un mystère de proximité, de douceur, de tendresse, d'immédiateté. Toute la transcendance de Dieu se résout dans cette infinie proximité qui fait que cet homme qui est là, près de Philippe, ce Jésus qu'il peut toucher de ses mains et voir de ses yeux, cet homme, c'est Dieu qui s'est fait proche de lui. C'est Dieu qui est venu à sa rencontre.

       Ce que Philippe a tout d'un coup découvert dans cette réponse de Jésus, à savoir que Dieu était là, non pas ailleurs, non pas au loin, non pas plus loin, mais là, ce que Philippe a découvert, nous avons à le découvrir tous les jours, car Dieu s'est fait proche, non seulement en Jésus, mais Il se fait proche en chacun de nos frères et c'est le mystère de l'Église. Nous sommes, chacun, présence de Dieu. Présence de Dieu à nous-mêmes et présence de Dieu à nos frères. C'est pourquoi nous devons, non pas considérer que la compagnie de nos frères est une chose agréable mais finalement limitée et terrestre et qu'au-delà nous nous élèverons à des contemplations plus profondes. Nous devons découvrir que c'est dans nos frères, c'est dans la présence de nos frères que Dieu s'offre à nous, que Dieu se met à notre portée et que Dieu se présente à notre amour et à notre tendresse, car Jésus ne s'est pas contenté de venir sur la terre, Il vient aussi en nous pour que nous soyons manifestation de Lui, manifes­tation de Dieu, les uns pour les autres.

        C'est ce que saint Jacques dit dans son épître : "La véritable religion c'est d'aimer les petits, les pauvres, de secourir les veuves et les orphelins." La véritable relation entre Dieu et l'homme c'est d'incarner cet amour que Dieu a pour nous dans notre amour fraternel, les uns pour les autres, non pas de délaisser Dieu pour l'homme, mais de découvrir Dieu dans l'homme, de savoir regarder assez profondément dans notre frère pour y voir le visage de Dieu, la présence de Dieu. C'est la continuation de l'incarnation de Jésus-Christ : "Qui M'a vu, voit le Père !" dit Jésus et Il pourra dire à saint Paul qui persécutait les chrétiens : "Je suis ce Jésus que tu persécutes !" Ces chrétiens, c'est Moi ! Ceux que tu persécutes, c'est Moi-même. Et "ce que vous faites au plus petit de mes frères, c'est à Moi que vous le faites !" Il y a donc une continuité entre le Père, le Fils et ses frères, cette Église que nous sommes les uns pour les autres. C'est toujours le mystère d'un Dieu qui se fait de plus en plus proche, pour, non seulement se mettre à notre portée, mais pour que nous découvrions que sa présence est infi­nie, qu'elle est partout, là entre nos mains, pour que, véritablement Dieu soit tout en tous, et qu'il puisse transfigurer et le visage de notre frère et notre propre cœur.

        AMEN