SAINT JACQUES ET SAINT PHILIPPE

Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

n cette fête des apôtres Philippe et Jacques, le fait que je m'appelle Philippe conduit à ce que la plupart du temps, c'est de cet apôtre-là que l'on parle et cela est au fond assez injuste pour l'autre apôtre. C'est pourquoi je vais vous parler de saint Jacques le Mineur.

C'est un personnage considérable dans le nouveau Testament. Il y a deux apôtres qui s'appellent Jacques et pour les distinguer on les appelle l'un Majeur et l'autre Mineur, à partir de leur place dans la liste des Douze. Jacques le Majeur est bien connu, c'est le frère de saint Jean l'évangéliste, c'est aussi le premier apôtre qui ait donné sa vie pour le Christ puisque les Actes des apôtres nous racontent son martyre au tout début de la vie de l'Église.

       Jacques le Mineur est souvent, à tort ou à raison, assimilé, identifié à Jacques, frère du Seigneur dont il nous est très longuement parlé dans le nouveau Testament. Ce Jacques, frère du Seigneur, représente toute cette famille de Jésus, frère cela veut dire cousin, c'était donc un parent proche de Jésus. Nous voyons qu'il a joué un rôle important dans la première Église de Jérusalem, notamment au moment où le concile de Jérusalem, le premier concile de l'Église s'est réuni. C'est lui qui préside ce concile bien que Pierre y soit présent et que Pierre y prenne la parole en tant que chef des apôtres. C'est Jacques qui tranche, en dernier ressort. C'est dire que, sans qu'il soit qualifié de ce titre, Jacques a toutes les prérogatives et toutes les fonctions du premier évêque de Jérusalem. Nous voyons déjà, là, dans cette Église de Jérusalem cette structure qui se répandra progressivement dans toutes les Églises de la chrétienté, avec à la tête de la communauté chrétienne, l'évêque représentant du Christ.

       Paul lui-même, dans l'épître aux Galates, quand il nous parle de son premier voyage à Jérusalem dit qu'il est allé consulter les "colonnes de l'Église" et il nomme Jacques immédiatement aux côtés de Pierre et de Jean l'évangéliste. Sans doute, l'autre Jacques était déjà mort. Ce sont donc les trois figures les plus marquantes de cette Église primitive.

       Qui plus est, nous avons de Jacques une épître qui vient confirmer ce que nous savons par ailleurs de ce Jacques, c'est-à-dire son enracinement dans la communauté juive, cette partie de la communauté juive qui s'est convertie au christianisme. Dans cette lettre de Jacques, nous voyons l'importance que garde pour lui, en bon juif, la Loi. Sans cesse il parle de cette observance de la Loi, de la fidélité à la Parole, tout en manifestant avec la même délicatesse de Jésus cet approfondissement de la Loi qui est apporté par l'évangile. Sous la plume de Jacques, la Loi est toujours appelée : la Loi parfaite de la liberté. Cette Loi, il la résume comme Jésus dans le sermon sur la montagne, dans l'amour des pauvres, dans l'humble pratique quotidienne de la charité fraternelle. Il y a dans l'épître de Jacques des paroles très sévères pour ceux qui s'enorgueillissent de leurs richesses et qui méprisent leurs frères. Nous sentons là l'écoute de tous ceux qu'on appelait les "pauvres du Seigneur", c'est-à-dire tous ceux qui dans l'humilité, dans la pauvreté parce que le peuple juif était un peuple opprimé, un peuple occupe, un peuple sans grandes ressources, tous ceux qui dans la pauvreté attendaient la venue du Messie. Nous en connaissons pas mal : Marie et Joseph, Siméon, Anne et sans doute toute cette famille de Jésus. Tous ces pauvres qui dans l'observance a la fois amoureuse, délicate, attentionnée de la Loi, préparaient leur cœur à cette venue de Dieu.

       Et voilà que, dans le cœur de Jacques, cette ouverture à l'attente du Messie, il nous parle d'ailleurs de cette patience, de cette persévérance avec laquelle nous devons sans cesse attendre le Messie qui ne cesse de venir, car s'Il est déjà venu Il reviendra pour achever toute chose, dans cette patience, Jacques s'est ouvert à cet évangile qui a transfiguré la Loi, qui a transfiguré l'attente. Jacques, c'est, au fond, pour l'Église primitive, non pas lui seul, mais lui de manière typique, c'est l'enracinement du nouveau Testament dans l'Ancien. Ce sont les racines de notre foi qui plongent jusqu'aux prophètes, jusqu'à Moïse, jusqu'à Abraham. C'est la manifestation de cette incarnation de Dieu dans une chair bien particulière, dans un peuple particulier, dans une race particulière. Jésus n'est pas un "homme en général", un homme intemporel. Jésus s'est enraciné dans un peuple, dans une race, dans ce peuple que Dieu avait préparé amoureusement, de siècle en siècle et de génération en génération pour que, précisément y naisse son Fils. Jacques, frère de Jésus, Jacques judéo-chrétien, Jacques fidèle à la Loi et en même temps ouvert à ce dépassement de la Loi dans la liberté. Jacques est le témoin de cet enracinement de notre foi dans la foi séculaire du peuple d'Israël.

       Et je vous parlerai quand même de Philippe car si Jacques est signe ainsi de cet enracinement de l'évangile dans l'ancien Testament, Philippe qui porte un nom grec, Philippe veut dire l'ami des chevaux, Philippe qui dans l'évangile nous apparaît à plusieurs reprises et notamment une fois comme intermédiaire entre des Grecs, venus à Jérusalem et Jésus ("Nous voulons voir Jésus !" disent-ils à Jacques), Philippe qui était juif, mais juif parlant grec, juif de culture très marquée par la culture grecque qui, à cette époque était celle de tout le bassin méditerranéen, Philippe nous manifeste cette frange du peuple juif qui déjà était en contact avec les nations païennes, et déjà préfiguraient cette ouverture du peuple juif, cette extension de l'appel de Dieu à toutes les nations de l'univers.

       Philippe et Jacques, ce sont comme les deux visages de cette Église primitive, cette Église qui plonge ses racines dans l'Israël ancien, cette Église qui est l'Israël nouveau ouvert à toutes les nations du monde, appelant toutes ces nations. En d'autres termes, c'est ce qu'on appelait l'autre jour l'apostolicité et la catholicité de l'Église. Qu'est-ce que l'apostolicité de l'Église sinon son enracinement dans l'histoire du salut ? Qu'est-ce que la catholicité de l'Église sinon son ouverture jusqu'aux limites du monde et à l'humanité tout entière ?

       Frères et sœurs, nous aussi, nous sommes chrétiens de cette Église-là. Nous sommes membres de l'Église de Jacques le frère du Seigneur et de l'Église de Philippe. Nous aussi, comme chrétiens, nous devons être enracinés dans toutes les générations de croyants, chrétiens ou juifs qui nous ont précédés et qui, petit à petit, ont façonné, ont modelé ce message que Dieu, à travers eux, a adressé à l'univers tout entier. Nous devons être enracinés le plus profondément possible, le plus solidement possible dans la tradition, cette tradition qui n'est pas quelque chose de figé, mais qui, comme le dit Jacques, est "la loi de liberté", cette tradition qui nous met en contact avec l'humus profond de la révélation de Dieu. Et en même temps, nous devons être des hommes d'ouverture, d'accueil, des hommes dont le regard, avec celui du Christ, s'étend jusqu'aux limites de tout l'univers et de l'histoire, du temps et des lieux.

       Ne soyons pas ou bien des gens crispés sur le passé ou bien des gens voguant à toute aventure d'avenir incontrôlée. Mais soyons des chrétiens, à la fois, et pour la même raison, enracinés dans la Parole de Dieu et accueillant à toute attente, à tout désir à toute recherche de Dieu.

       AMEN