SAINT PHILIPPE ET SAINT JACQUES
Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e ne sais pas bien quelle est la raison pour laquelle l'Église célèbre aujourd'hui, en même temps l'apôtre saint Philippe et l'apôtre saint Jacques qu'on appelle "le Mineur" pour le distinguer du frère de Jean l'évangéliste. Je ne sais pas quelles sont les raisons historiques ou légendaires qui ont amené la conjonction de ces deux fêtes, mais il est remarquable que ces deux apôtres soient très représentatifs des deux courants qui vont constituer l'Église primitive.
D'une part, Jacques le Mineur, "frère du Seigneur" c'est-à-dire faisant partie de sa famille, sans doute un de ces "cousins" de Jésus que l'on appelle souvent "ses frères" et dont l'évangéliste saint Marc nous donne les noms : "Ses frères, José, Jacques, ne sont-ils pas parmi nous ?" Un membre de la famille de Jésus, quelqu'un qui est proche du Christ par son enracinement dans la chair, quelqu'un qui est tout à fait représentatif de cette Église venue du Judaïsme, de cette Église qui est l'accomplissement "des promesses faites à Israël". Et ces promesses se sont réalisées à travers Jésus Lui-même, enfant de la race d'Israël, à travers Marie, à travers ces apôtres et les disciples de la première communauté de Jérusalem qui, pour la plus grande partie d'entre eux, étaient des juifs qui ont écouté la réponse de Dieu à la promesse faite à Abraham et à David.
Jacques sera le premier évêque de cette communauté de Jérusalem, bien que le titre soit un peu anachronique car il n'est pas employé par le Nouveau Testament, mais il en a toutes les prérogatives et le rôle. Jacques sera salué par Paul comme une des "colonnes de l'Église" avec Pierre et Jean. Jacques jouera un rôle décisif au premier concile de Jérusalem, comme étant en effet le représentant autorisé, le porte-parole de cette église de Jérusalem, de cette première communauté chrétienne d'origine juive.
D'autre part, Philippe, qui étant d'origine juive porte un nom grec. Philippe veut dire "ami des chevaux", et ce nom était assez répandu à l'époque. Philippe qui, même s'il ne participait pas à la race grecque, même s'il n'était pas de sang grec, avait des accointances dans le milieu grec assez abondant en Galilée, car parmi les événements qui nous sont rapportés par les évangiles, il y a cet épisode d'un groupe de Grecs qui lui disent : "Nous voulons voir Jésus !" Pourquoi s'adressent-ils à Philippe ? Sans doute parce qu'il parlait leur langue, sans doute parce qu'il connaissait leur milieu. Et c'est par son intermédiaire que ces Grecs vont s'approcher de Jésus et le connaître.
Philippe représente donc cette autre partie de l'Église primitive, faite de juifs parlant grec, puis de juifs de la Diaspora à travers le monde grec, puis de Grecs de race, de païens cette Église des païens que saint Paul évangélisera.
Nous avons donc, dans ces deux apôtres, comme les deux moitiés de l'Église primitive qui se trouvent ainsi unies en cette fête d'aujourd'hui. Par ailleurs les traits distinctifs de ces deux apôtres sont complémentaires à un autre point de vue.
Jacques a écrit une épître dans laquelle, en bon judéo-chrétien, très attaché aux traditions juives, il nous parle beaucoup de "l'observance de la Loi", de la manière d'agir "selon la Loi", non pas en judaïsant, en restant au niveau de la loi de Moïse, mais en réinterprètant cette Loi à la lumière du Christ. Jacques parle de la "loi parfaite de la liberté". C'est cette loi menée à son accomplissement par Jésus. Mais il rattache ainsi cette Loi à ses racines juives. Plus particulièrement, il s'attache à cet aspect de notre vie chrétienne qui est une "action à accomplir", un "agir". "Mettez la Parole en pratique ! Ne soyez pas seulement des auditeurs ! Vous vous abuseriez vous-même ! Celui qui écoute sans mettre la Parole en pratique ressemble a un homme qui observe sa physionomie dans un miroir, il s'observe, il s'en va, il oublie comment il était. Mais celui qui se penche sur la loi parfaite de liberté et qui s'y tient attaché pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant."
Voilà donc un apôtre qui insiste de façon pressante sur "l'agir chrétien", sur la réalisation de l'évangile dans toute notre vie, sur le fait que c'est à travers ce que nous faisons, à travers les réalisations de notre vie, que se manifeste notre foi, que se manifeste notre écoute de la Parole. Ailleurs encore il dira : "La foi sans les œuvres est une foi vide, est une foi qui n'a pas de sens. Montre-moi ta foi sans les œuvres moi, à travers les œuvres, je te montrerai ma foi !"
Saint Philippe, en face de saint Jacques, se présente au contraire, avec une recherche essentiellement contemplative, tout au moins si nous en croyons quelques rares mots que Saint Jean nous a gardés de lui. Nous venons de les entendre dans l'évangile, au moment où Jésus va quitter ses disciples, Philippe lui dit, comme un ultime souhait, comme la seule chose qu'il désire vraiment : "Montre-nous le Père et cela nous suffit !" Philippe, c'est celui qui veut voir. Il ne parle pas d'action, il ne parle pas d'agir, de choses à faire, il parle de ce "regard" qu'il voudrait poser sur le visage de Dieu, sur le visage du Père. Et souvenez-vous, les Grecs s'étaient adressés à Philippe car ce qu'ils voulaient c'était "voir Jésus". Philippe est donc bien ce disciple qui résume en lui ces désirs de "voir Dieu", ce désir qui est au cœur de toute prière, de toute contemplation, de tout temps de silence et de recueillement.
D'une part, un apôtre qui nous invite à agir, de l'autre un apôtre qui supplie le Christ de nous laisser voir le visage du Père à travers son propre visage. Mais en réalité ces deux tendances, ces deux insistances, l'une sur le regard posé sur le visage de Dieu et l'autre sur la réalisation concrète de la Parole de Dieu dans l'agir et dans la vie, ces deux tendances n'en font qu'une. Car, aussitôt après avoir répondu à Philippe : "Je suis dans le Père et le Père est en Moi !" Jésus ajoute : "Celui qui croit en Moi fera les œuvres que Je fais, parce que Je vais vers le Père !" Donc faire les œuvres du Christ, agir comme le demande saint Jacques, cela s'enracine dans ce regard posé sur le visage de Jésus et qui découvre, dans les traits de Jésus, la ressemblance du Père, et Jésus continue : "Tout ce que vous demanderez en mon nom je le ferai!" Quand nous agissons, ce n'est pas nous qui agissons. C'est Jésus qui agit à travers nous, c'est Jésus qui "fait les œuvres" que nous accomplissons. Et c'est pourquoi contempler le visage du Christ, rechercher le visage du Père, être passionnément épris de ce regard posé sur le visage de Dieu, n'est pas étranger à l'action, à la vie chrétienne concrète dont nous parle Jacques. Car c'est en regardant le visage du Christ qu'Il va petit à petit s'intérioriser en nous, s'incorporer en nous et que nous allons devenir semblables à ce Christ que nous contemplons jusqu'à ce que l'agir du Christ se mêle à notre agir et qu'ainsi s'accomplisse, par nos mains, les œuvres de Dieu, les œuvres de la Parole, les œuvres de la foi.
Ce n'est donc pas d'une part une religion pratique, d'autre part une religion plus spirituelle et contemplative, c'est la même foi, la même foi qui doit pénétrer assez profondément en nous pour ne pas rester seulement un regard, mais pour devenir une vie, pour devenir un agir.
AMEN