LA FOI N'EST PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE

Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
St Philippe et St Jacques - (4 mai 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et Sœurs, on s’imagine toujours le groupe des douze apôtres comme une sorte de petite congrégation très homogène où tout le monde est très obéissant, comme des bénédictins qui font exactement ce que dit leur père abbé et où tout marche très bien.

 En réalité, nous n’avons pas beaucoup de données biographiques et psychologiques précises, mais je crois que, si on les avait, on serait surpris. Parce que ce groupe comportait des membres très différents les uns des autres. On voit tout de suite le tempérament de certains, on les a repérés comme des figures majeures, saint Pierre qui est toujours tout feu tout flamme et qui veut absolument être à la tête du groupe et devancer même le Christ et lui dire ce qu’il faudrait faire, le côté un peu aventurier. Il y a saint Jean qui est beaucoup plus calme, méditatif et tranquille. Et aujourd’hui, pour des raisons qu’on connaît mal, on associe dans une même fête saint Jacques et saint Philippe. C’est un peu compliqué parce qu’il y avait deux Jacques. 

 Le mot Jacques, c’est le mot Jacob transcrit en grec, en latin puis en français. Deux Jacques : un majeur et un mineur. Celui que nous fêtons aujourd’hui est celui que l’on appelle le fils d’Alphée. Ce n’est pas celui pour lequel tous les gens vont en pèlerinage à Compostelle. Celui que nous fêtons aujourd’hui, c’est Jacques fils d’Alphée, un homme sans doute également galiléen, qui a un nom juif Yacob et dont on a un témoignage, c’est le début de cet épître qui nous a été lu tout à l’heure. 

 Et puis il y a Philippe. Nous en connaissons quelques petits détails par les épisodes que nous rapporte surtout saint Jean. Or, les deux tempéraments sont très différents. Et simplement à travers les deux textes que nous avons entendus aujourd’hui, vous pouvez vous en rendre compte. Saint Jacques a écrit cette lettre, qui est toute entière centrée sur une compréhension de la vie, de l’existence dans laquelle l’homme est instable. C’est là qu’il y a cette fameuse comparaison entre l’activité, la vie et l’existence humaines avec le flot des vagues de la mer. Ce n’est pas très flatteur pour l’homme de dire que les gens sont tous comme ça, disant blanc un jour et noir le lendemain, affirmant exactement le contraire de ce qu’ils ont soutenu la veille. C’est assez révélateur du tempérament de Jacques. S’il éprouve le besoin de dire ça à la communauté à laquelle il s’adresse (on ne sait d’ailleurs pas quelle est cette communauté), c’est que c’était un homme probablement très observateur du comportement des autres, et qui devait se dire « Bon voilà, ce n’est pas la peine de s’énerver. Quand on se lance dans une grande aventure, quand on est apôtre de Jésus, il faut savoir qu’on rencontrera un public assez indécis, flottant, hésitant, revenant et repartant etc. 

 J’allais dire qu’il n’a pas tout à fait tort. Si on regarde l’histoire de l’Eglise ou si l’on regarde simplement notre vie individuelle, nous nous apercevons que nous sommes souvent dans notre vie et dans nos grandes décisions un peu comme les flots de la mer : la vague se forme, vient s’échouer sur le rivage et puis disparaît. C’est effectivement le message et la mise en garde de saint Jaques. Il dit « Faites attention, frères, pour être disciple du Christ, il faut une certaine constance, une certaine détermination dans la durée ». Dans les premières décennies de l’histoire de l’Eglise, la ténacité des apôtres est sans doute une chose fondamentale. C’est parce qu’ils ont gardé, malgré la fragilité extrême des conditions de leur prédication, cet enracinement dans la tâche qui leur a été donnée, dans leur travail d’annonce du salut qu’effectivement les apôtres ont pu planter les racines de plusieurs communautés. Jacques n’est pas le seul à avoir fait cette expérience de l’instabilité humaine. Je crois que si on relisait les lettres de saint Paul, surtout quand il s’adresse aux communautés qu’il chérissait le plus comme les Corinthiens, on serait bien obligés de se rendre compte que les communautés n’ont jamais été d’une stabilité extraordinaire. C’est d’ailleurs important pour nous aujourd'hui parce que ça nous permet de comprendre que notre foi n’est pas cette espèce de long fleuve tranquille mais qu’il y a souvent de la houle, des vagues, des flots contradictoires et que ça agite aussi bien notre existence que celle de nos communautés ou de toute l’Eglise. 

 Philippe, lui, est d’un tempérament un peu plus complexe. C’est celui qui veut toujours aller droit au but. C’est un peu l’inverse de Jacques. Il n’hésite pas, il n’y a pas de recul chez Philippe. C’est d’une seule pièce, d’un seul coup, et tout tout de suite. Quand Jésus est en train de leur dire qu’ils sont appelés à voir le Père, immédiatement Philippe coupe Jésus pour lui dire « Mais qu’est ce qu’on attend ? On veut le voir tout de suite. Montre nous le Père. Et après c’est terminé, on saura où l’on va ». Jésus est alors obligé de lui rappeler que « Qui me voit voit le père », c’est-à-dire « Tu ne peux pas y aller directement ». Il faut qu’il y ait un chemin. Il faut qu’il y ait des étapes. Il faut qu’il y ait un approfondissement, un mûrissement. La foi, ce n’est pas un seul coup qui te tombe sur la tête. Et après, tu es guéri ou sauvé, ou tu vas bien ou ta vie est finie. Non précisément, et c’est ça que Jésus est obligé d’enseigner à Philippe. « Tu ne te rends pas compte, mais la vie est faite de cette infinité d’aléas, de circonstances etc mais c’est bien toujours le même but qu’il faut chercher. » C’est pour ça que le tempérament de Philippe est si complexe : à la fois celui qui veut aller droit au but et qui ne se rend pas compte de tous les obstacles et de toutes les difficultés qui sont sur notre chemin pour atteindre ce but. 

 Alors vous le voyez, ces deux figures d’apôtres Jacques et Philippe sont extrêmement complémentaires et tracent le chemin de ce que nous devons être et de la manière dont nous devons gérer notre foi. C’est sûr que notre foi est d’un seul bloc et elle nous fait viser l’amour du père. Elle nous fait viser le salut, le royaume de Dieu. Cela nous est donné d’emblée. Mais malheur à nous si nous croyons que le fait que le salut nous soit donné nous dispense par la suite de toutes les difficultés pour y arriver. Quand le Christ nous donne le salut, il ne nous arrache pas à l’histoire, il ne nous arrache pas aux aléas de notre existence personnelle. Au contraire, il est là, il veut vivre cette histoire et ces difficultés avec nous. C’est pour ça que la foi chrétienne se retrouve dans les deux choses : à la fois la visée directe, le coup de la flèche qui part, mais en même temps après, l’ensemble des difficultés pour arriver au but. À travers la prière et l’intercession de Philippe et de Jacques, que nous sachions exactement trouver les marques de notre façon de vivre la foi, de chercher le royaume, de ne jamais désespérer et de viser droit au but, mais en sachant que cette recherche est toujours difficile, délicate et que nous sommes de temps en temps effectivement ballotés par le flot et les vagues de la mer.