LE MYSTÈRE DE L'ÉGLISE
Ap 21, 1-5 a ; 1 P 2, 4-9 ; Lc 19, 1-10
Dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 2013)
Vendredi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Croix de consécration - Saint Jean de Malte
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rères et sœurs, l'hyper individualisme moderne dans nos sociétés contemporaines n'est pas un vain mot. Les hommes, au lieu de trouver un lieu de communion ou de communication sur la base humaine de leur constitution ou de leur nature d'homme, cherchent de plus en plus à remplacer ce lien fort par un lien purement technique, par un lien purement artificiel. C'est sans doute un des graves problèmes auquel doivent se confronter les hommes aujourd'hui.
C'est vrai qu'en soi, on peut s'imaginer que lorsqu'on est devant "la toile", comme on dit, devant Internet, on a un rapport à tout ce qui peut exister dans la réalité. C'est vrai qu'on peut s'instruire, on peut se divertir, on peut s'amuser, on peut se pervertir, on a tous les moyens pour cela, et ce qui est terrible dans ces moments-là, c'est qu'on a rompu le rapport avec le réel. Ce qui est sur notre écran, ce sont uniquement des petits points lumineux, ce sont des chiffres et des lettres, ce sont des jeux, des références, des textes. C'est sans doute une des malédictions de la modernité, non pas que ce soit mauvais en soi, mais si effectivement, nous n'avons pour communiquer avec le reste du monde, que des éléments virtuels, et quand on dit "virtuel", on dit précisément qu'elles n'existent pas telles qu'elles sont, alors, à un moment ou l'autre, on peut vivre dans le virtuel.
Pour donner un exemple, c'est ce qui s'est passé la semaine dernière à Istres, lorsqu'un jeune sans doute malade, mais ne regardant que des jeux de guerre, de rôle, a fini par se trouver une arme, est sorti dans la rue et a fait comme il l'avait vu faire dans les jeux. Il n'a plus réalisé que les personnes qui étaient en face de lui étaient des êtres vivants, donc il les a traités comme quand on appuie sur la console de jeu pour tuer les ennemis virtuels, des petits hommes verts, des petits hommes rouges, des petits hommes bleus qui défilent sur l'écran.
Cela évidemment ça tue la société mais aussi il faut bien le dire, ça tue l'Église. Ce qui est dramatique de nos jours, c'est que comme l'Église est une réalité qui est le contact et la communion réelle entre les êtres, à partir du moment où l'on réduit la foi, le comportement religieux à un certain corpus d'idées, on fait du virtuel de Dieu. Nombre de nos contemporains et peut-être que nous-mêmes nous sommes tentés par cela, on a créé du virtuel religieux. Ce virtuel religieux est particulièrement sensible dans le fait que nombre de nos contemporains disent : à chacun sa religion ! On croit faire là œuvre de tolérance, de compréhension, voire même d'imagination puisque chacun peut aménager sa religion à sa sauce. Mais en réalité, que fait-on ? On tue l'essence même de la religion. On devient extérieur à toute réalité religieuse, un peu comme les touristes qui visitent cette église et prennent des photos pendant qu'on prie. C'est le commencement d'une sorte de détérioration intérieure de toute vie de communauté religieuse.
C'est le problème aujourd'hui, plus encore peut-être dans le christianisme que dans d'autres religions. Par exemple, comment rendre compte aujourd'hui de la déficience radicale de la pratique religieuse ? C'est parce que la plupart des catholiques ne comprennent plus que ce qui fait le lien dans la communauté chrétienne, c'est le fait de communier réellement au Corps et au Sang du Christ. C'est toute la différence avec la messe à la télévision.
C'est cela le mystère de l'Église, c'est le retour à la base de l'humanité, le retour à notre existence dans un corps, dans les liens humains les plus basiques et les plus fondamentaux qui structurent notre vie. Plus intellectuellement ou virtuellement, informatiquement, on prend de la distance vis-à-vis de cette base et de ce fondement, plus on dilue le mystère de l'Église. On aboutit alors à une sorte de décomposition de la conscience ecclésiale aujourd'hui.
Si l'on fête aujourd'hui la dédicace de notre église, vous comprenez que ce n'est pas simplement le fait de fêter un anniversaire, il y a 762 ans que cette église a été consacrée. Mais, on veut dire une chose qui peut paraître incroyable, c'est que depuis tout ce temps, ici dans cette église, le tissu de la foi, de la communion chrétienne, de la communion de la charité été vivant et de façon ininterrompue.
C'est cela le mystère de l'Église. C'est le mystère d'hommes et de femmes qui dans le présent vivant d'aujourd'hui partagent une communion réelle fondée à la fois sur l'eucharistie et les sacrements, par une communion de foi, c'est-à-dire qu'on proclame sa foi, partageant une communion d'espérance, c'est-à-dire qu'on est tourné vers l'avenir qui s'appelle le Royaume, mais partageant aussi une tradition, c'est-à-dire le fait que nous sommes liés à tous ceux avec qui nous sommes invisiblement en communion, et q'on appelle la communion des saints, et qui dans ce lieu, ont essayé, chacun à sa manière, dans doute avec beaucoup de défauts, de choses qu'on pourrait critiquer, mais qui ont essayé de vivre à leur manière ces liens de communion ecclésiale qui sont le fondement même de notre existence chrétienne.
Cela ne conteste en rien la valeur unique et l'autonomie de la personne, mais cela la resitue. Ce que nous sommes comme individu, et qui a toute sa valeur, sa consistance, et Dieu sait que le souci de soi aujourd'hui est dominant dans les sociétés modernes depuis l'industrie des cosmétiques, jusqu'à la psychanalyse, mais ce qui nous constitue nous, dans notre personne, c'est le lien qui s'établit jour après jour, à travers ce fait de nous retrouver ensemble comme communauté, célébrant le Christ un peu comme lorsque Jésus fait descendre Zachée de son arbre. Zachée est une sorte d'internaute, il regarde la foule de l'extérieur, il ne croit à rien, il veut davantage élargir son regard mais les gens ne l'intéressent pas. Il regarde tout cela de l'extérieur, son sycomore, c'est un écran de télévision. Au moment même où il découvre le lien avec le Christ il découvre qu'il fait partie d'une communauté, qui est certes une communauté de pécheurs, de publicains, et de gens qui ont parfois des situations de vie un peu critiquable, mais il comprend alors qu'il fait partie d'une communauté avec ses amis et qu'il peut accueillir le Christ.
C'est pour cela qu'on lit l'évangile de Zachée aujourd'hui, c'est pour dire qu'il y a Église là où les hommes ont redécouvert le fond même de leur humanité, la communion les uns avec les autres dans le Christ.
AMEN