UNE FÊTE DE FAMILLE

Ap 21, 1-5 a ; 1 P 2, 4-9 ; Lc 19, 1-10
Dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 2002)
Vendredi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

chaque fois que nous entrons dans une église, nos pas accompagnent les pas de ceux qui nous ont précédés. Comme si ces pierres avaient gardé mémoire de ceux qui nous précédant, y ont inscrit et ont enfoncé leur propre prière, leur pro­pre quête. Ces pierres transpirent une histoire qui plus large que la nôtre, est l'histoire de la marche des hommes qui cherchent Dieu, qui ne se satisfont pas que Dieu soit oublié, caché, et qui veulent vénérer à travers les artistes et ceux qui ont édifié cette église en continuant comme artistes à chercher Dieu, à guetter, à scruter. Naturellement, chacun de nous serait très vite enclin à réduire sa vie à son petit jardin, à son histoire. Il nous faut sans arrêt, comme une stimula­tion extérieure pour que notre vie reprenne place dans la grande marche de l'histoire des hommes et non plus dans la nôtre. Il suffit d'être quelque peu malade pour savoir que l'endroit qui est malade finit par dominer ce que nous sommes. Nous avons une sorte de réflexe instinctif qui réduit notre vie au jardin immédiat, et surgissent alors les craintes les plus anciennes, les plus archaïques de l'autre qui devient vite l'étranger, cette vieille haine de Caïn et Abel qui surgit à chaque fois que nous nous retournons, que nous régressons sur notre propre histoire intérieure.

Au fond, nous nous faisons assez mal à cette mesquinerie qui sans arrêt fait baisser nos yeux et ramène notre vie à la nôtre propre qui n'a aucun intérêt, son intérêt, est seulement quand elle est lancée avec celle des autres, non seulement les contemporains, mais plus encore quand elle est lancée avec celle des autres au-delà même de l'histoire, quand elle s'inscrit profondément dans un a-rythme. Pour ma part, c'est ainsi que j'imagine le paradis. Comme si j'avais à retrouver la file de ceux qui me précédant ou me suivant, partagent le même goût de Dieu, la même recherche de Dieu. Cette assemblée royale, ce sacerdoce royal, cette assemblée de fête, ce peuple en marche dont parlait l'Apocalypse, est ma famille, notre famille au cœur de laquelle j'ai ma place unique, privilégiée, irremplaçable. Foule immense, mais foule de chacun de nous.

Frères et sœurs, en fêtant la dédicace, nous fêtons en quelque sorte à la fois notre origine plus ancienne que nous, et nous recousons ensemble l'ori­gine de cette église, ceux qui l'ont construite, ceux qui l'ont voulue, ceux qui y sont venus, et puis, la nôtre bien collée, vient prendre le relais, afin qu'après nous, d'autres viennent prendre le relais. Nous écri­vons une autre histoire, celle qui se dégage du chari­vari, des bruits, des tumultes que font notre vie so­ciale et politique, nous en sommes actuellement té­moins, de ce chari-vari notoire ! Et nous écrivons nous ici, une autre histoire, mais qui est comme en filigrane, comme quand on lit un papier en travers et qu'on y lit la trame profonde, ce qui fait que le papier se tient, et qu'il durera. Nous écrivons des mots, les nôtres, ceux de Dieu, de l'Église de ce dialogue qu'il n'a jamais interrompu, dans lequel nous intervenons nous-mêmes en répondant à Dieu, en écoutant Dieu, nous écrivons cette trame profonde qui élargit notre vie t en fait lui redonne sa véritable dimension.

C'est en cela qu'il y a de l'éternité aujourd'hui dans note vie. C'est en cela que l'éternité fonctionne comme des étais qui à l'intérieur de nos mesquineries élargit l'espace de nos tentes comme dit le prophète, nos tentes intérieures. Comme les bédouins dans le désert, cela m'a toujours énormément étonné, le matin, au moment de la fraîcheur, du peu de fraîcheur qu'il y a le matin, on remonte les pans de la tente et on les bascule sur le toit afin que non seulement le peu d'air frais du matin, mais le vent, y pénètre, et quand on est assis dans la tente, ainsi, on voit tout le désert. Nous ne pouvons pas dans nos maisons, ouvrir les murs, mais nos églises ne sont pas ouvertes sur le côté, mais sont ouvertes sur le haut pour que ses pans s'ouvrent à l'histoire de Dieu qui vient sans arrêt, interpeller, appeler et dire à l'homme qu'elle est là, son histoire, qu'elle est dans la manière dont Il vient, dont nous le célébrons à sa venue, et c'est cette liturgie qui en est la clé, le principe de base, et ouvre nos vies à la véritable vocation.

Que cet anniversaire enthousiasme nos vies au sens propre du terme, et en enthousiasmant nous rassure sur ce Dieu qui marche avec nous, qui marche en tête, au cœur du peuple que nous sommes, et qui sans arrêt renouvelle, ranime, comme le bon berger qu'Il est.

 

 

AMEN