DU SILENCE À LA PAROLE
Jn 2, 13-22
Vigiles de la dédicace de l'église St Jean de Malte
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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es trois grands évangiles que la tradition chrétienne a choisi pour la fête que nous célébrons ce soir, ou pour les fêtes des églises et des cathédrales dont c'est la dédicace, sont toujours des évangiles qui évoquent des transformations. Celui que nous venons d'entendre c'est Jésus qui change qui bouleverse l'ordre du rituel du Temple. Il empêche que les changeurs continuent leur travail, Il gêne la gestion économique des sacrifices, Il rompt la chaîne sacrificielle qui était le tissu de la vie religieuse de l'Ancien Testament, et Il prophétise qu'il y aura un autre Temple, son Corps. Cet évangile évoque un changement, un bouleversement.
Le deuxième évangile classique pour la fête de la dédicace, c'est Zachée. Zachée le publicain, celui qui compte ses sous, celui qui fait fortune, et quand il voit Jésus, Jésus s'invite chez ce publicain, ce pécheur public, qui tond les brebis du peuple de Dieu au profit de César, et Il transforme le cœur du pécheur en un cœur de disciple, de croyant et de fils d'Abraham. Deuxième changement, quand Dieu vient, l'homme est changé.
Le troisième texte qui peut être utilisé pour la dédicace d'une église c'est celui des noces de Cana. Là, le symbole est évident, l'eau est changée en vin. Pourquoi la liturgie ancienne, la plus haute tradition liturgique a-t-elle toujours privilégié pour les fêtes de ses lieux de culte des évangiles qui évoquent une métamorphose ou un changement radical ? Je crois que pour entrer dans la fête de ce soir, c'est une excellente question que nous devons nous poser.
Dans le monde ancien grec par exemple, mais même juif, le Temple lui-même, la maison, l'édifice, est un lieu de silence, c'est un lieu d'un présence qui ne dit rien. Dans le Temple juif, le grand-prêtre entrait une fois par an, au moment de Yom Kippour, et les autre murs entendaient résonner une seule fois par an le nom du tétragramme qui évoque le nom de Dieu. Le Temple était un lieu sans parole. Chez les grecs, le temple et je crois que chez les égyptiens, c'était la même chose, le temps était ce qu'on appelle une "cella", une demeure privée du dieu. Par conséquent, si grands qu'ils nous paraissent, comme le Parthénon, ou comme le temple de Parthéna à Syracuse, ou comme tous les grands monuments consacrés à Dionysos, le temple de Paestum, si grands qu'ils nous paraissent, les temples anciens n'ont jamais connu à l'intérieur d'eux-mêmes un seul moment de culte. Une des meilleures comparaisons qu'on peut utiliser, c'est celle d'un coffre-fort bancaire ! Car au fond, chez les anciens, le temple était le coffre-fort bancaire. Les dévots, les fidèles de Dieu venaient déposer les offrandes, au début c'étaient des chaudrons en bronze, c'était cela le "nec plus ultra" qu'on pouvait offrir au dieu, puis ensuite, c'étaient des statues, ou de la monnaie, mais le temple était la maison privée du dieu, dans lequel on avait le droit d'entrer que pour y faire des dépôts, et gare à celui qui entrait dans un temple pour s'enrichir en le pillant. Le temple était un lieu de solitude, un lieu vide, un lieu de silence, un peu me semble-t-il, comme si Dieu avait voulu que dans toutes les religions avant la foi chrétienne les temples et les lieux sacrés, les bâtisses sacrées soient des lieux où il ne se passe rien, en attendant qu'il se passe quelque chose. Quand on visite encore aujourd'hui et qu'on est émerveillé, l'Acropole ou les grands temples égyptiens, en réalité on ne peut pas s'empêcher d'avoir le sentiment que ces lieux étaient vides. Or, il y a un point sur lequel les chrétiens ont radicalement changé la conception du lieu de culte, du temple. En à peine deux siècles et demi, trois siècles, ils ont tout de suite trouvé la métamorphose qu'il fallait pour que leur lieu de culte soit adapté et traduise de façon adéquate la foi nouvelle qu'ils avaient apporté. Le lieu de silence et du mutisme de Dieu est devenu lieu de Parole. Vous allez me dire : dans quels excès ne sommes-nous pas tombés ! Mais quand même, que les temples chrétiens soient devenus ces lieux d'assemblées où chaque dimanche le peuple vient écouter d'abord la Parole de Dieu, et tout le reste de tout ce qui se dit, soir dans la prière, soit dans l'homélie n'est que commentaire, répercussion, actualisation de cette Parole de Dieu, voilà qui est une chose tout à fait singulière et étonnante. Jamais, même dans la liturgie juive on ne faisait de la liturgie avant les débuts modestes de la liturgie synagoguale, le lieu même de la Parole. Il y avait effectivement les rouleaux entassés dans les sacristies du temple, mais on commentait la Parole de Dieu à l'extérieur. Or, ici, les chrétiens convertissent le lieu du silence en un lieu de parole, et plus encore, ils convertissent le lieu de la présence solitaire du dieu, le lieu privé, le lieu sacré, devant lequel il y a le profane, c'est-à-dire le lieu courant, ils convertissent le lieu de la solitude ou de l'absence ou de présence solitaire de Dieu, ils le transforment en lieu d'assemblée. Ainsi, là où on déposait des objets, ce sont les hommes qui rentrent dans le temple. Et ici, il y a littéralement une inversion de l'architecture du temple. Ici, on ne prend plus le modèle sur la "cella" du temple grec, mais on prend le modèle sur la basilique qui est la maison de commerce, d'échange, le lieu où l'on rend la justice, le lieu où se rassemble le peuple, c'est cela qui devient le modèle de l'église. Le peuple entre dans l'église, entre dans le lieu de culte.
Et la dernière chose, c'est peut-être la troisième transformation que nous avons le plus de mal à assimiler. Chez les anciens, par définition, le dieu bien sûr avait sa présence dans la cité. Il était là, il avait sa place et son territoire. Il avait selon les cas, son HLM ou son immeuble à grand standing de luxe, sa villa privée. Mais le dieu vivait seul. On venait devant, il y avait l'autel qui d'ailleurs généralement ne ressemblait pas à des pierres comme on le croit facilement, mais l'autel était généralement un monceau de cendres, qui étaient les cendres des victimes entassées les unes sur les autres, c'était le prédécesseur du terril du nord, c'était cette sorte d'entassement de cendres et d'os et de viandes mal brûlées qui s'entassaient là. Et le dieu vivait seul là au milieu, il ne recevait pas, le dieu ne reçoit pas. Or les chrétiens dès qu'ils ont pu vraiment avoir pignon sur rue, dès que la foi chrétienne, comme l'a décrété Constantin : "religio licita", religion permise, ils ne se sont pas contentés de la permission, mais ils ont voulu la publicité. L'église est devenue un lieu public.
Là où le temple était la demeure privée du dieu qui vivait dans son coin, à côté des hommes, sur son territoire, ici, les chrétiens ont imaginé tout de suite que leur église était un espace public. En fait, ils ont compris et leur rituel et leur manière d'être, et surtout la manière d'être de Dieu comme une manière publique d'exposer la foi. C'est peut-être cet aspect qui a été le moins bien compris, parce que petit à petit, pour des raisons de discipline, d'ordre et je crois ceux d'entre vous qui ont assisté à la conférence de Monsieur Audisio et de Monsieur de la Roncière ont compris ce qu'ils nous ont expliqué de l'église au moyen-âge et au dix-septième siècle, en réalité, on a voulu calmer le jeu, on a voulu retirer à l'église sa présence publique dans la cité pour en faire une présence spécialisée du religieux et du lumineux, donc bien ordonnée et bien isolée. Mais pendant toute l'antiquité, l'église rivalise avec la place publique, car l'église est la place publique de Dieu. Et quand nous célébrons ce soir la dédicace, nous célébrons exactement cela : Dieu qui se rend public au milieu de la cité et de la société des hommes, c'est cela la dédicace, ce n'est pas le fait d'isoler à nouveau un espace sacré dans la cité, c'est au contraire Dieu le sacré, infini et transcendant qui se profanise pour la cité. C'est l'inverse absolu, et c'est là l'intuition profonde des chrétiens, c'est qu'ils ont voulu que le lieu même où ils vivent soit le lieu dans lequel Dieu se donne publiquement à la cité. Et donc, ce qui était si vital et si vivant dans les moments les plus brillants de l'histoire de l'Église et dans le moyen-âge, c'était le fait que l'église était spontanément comprise comme ce lieu dans lequel toute la cité trouvait sa place. Bien sûr, cela ne devait pas être toujours très commode, et déjà chez saint Augustin, quand on lit ses sermons, on s'aperçoit que très souvent il est obligé de ramener l'assemblée au silence en disant "ne faites pas trop de bruit, calmez-vous", parce qu'effectivement, c'est toute la vitalité, toute l'exubérance de la vie des cités méditerranéennes qui s'est exprimée dans les premiers monuments qui ont été construits pour être la demeure de Dieu parmi les hommes.
Dans le texte de saint Bernard que nous lisions ce soir, je crois qu'il y a cette intuition, quand il dit : "J'ai du mal à vous le dire, j'ai peur de vous le dire, ce temple, c'est nous, mais c'est nous dans le cœur de Dieu", c'est effectivement la meilleure définition de l'Église. L'Église n'est pas un peuple à part, même s'il est choisi, l'Église n'est pas un peuple séparé, privé, comme on a fait de la religion dans le monde moderne un acte privé, l'Église, c'est le lieu public, où Dieu se donne publiquement à tout homme, à commencer par la cité où Il a décidé de vivre.
Que pour nous aujourd'hui cette fête de la dédicace que nous allons fêter jusqu'à demain soir soit pour nous l'occasion à la fois, de prier, de réfléchir et de demander à Dieu qu'Il nous fasse la grâce que vraiment que le lieu où nous vivons, où nous prions, où nous sommes heureux de nous retrouver devienne non seulement le lieu pour nous, chrétiens, mais qu'il retrouve cette dimension d'ouverture à la cité, d'accueil pour tout homme qui vient pour y chercher un peu de paix, un peu de bonheur, un peu de joie.
AMEN