DÉDICACE DE SAINT JEAN DE MALTE
Ap 21, 1-5 a ; 1 P 2, 4-9 ; Lc 19, 1-10
Dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Croix de consécration
|
N |
ous célébrons sans doute aujourd'hui la fête la plus provocante, la plus surprenante qui soit. Bien sûr elle apparaît comme toutes les autres fêtes. Il est déjà étonnant, par exemple, de célébrer l'Incarnation du Christ, du Fils de Dieu, parce que c'est une sorte de provocation de la part de Dieu de venir chercher l'homme dans son humanité même. Il est aussi extrêmement étonnant et provocant de célébrer le salut dans la mort de son Dieu. La Pâque du Christ, la mort et la Résurrection signifient que, désormais, toute vie surgit, pour l'humanité, à partir même de cet événement en apparence dérisoire de la mort de Jésus-Christ. Il est aussi étonnant que Dieu nous ait donné son Esprit et qu'Il ait voulu que nous soyons habités par le lien d'amour qui est au cœur même de sa propre vie trinitaire.
Mais le plus étonnant c'est sans doute de fêter le dédicace d'une église, car alors nous ne fêtons pas des saints, nous ne fêtons pas des mystères, nous ne célébrons pas des choses édifiantes, nous nous fêtons nous-mêmes. C'est la fête des pécheurs. C'est la fête de ceux qui, vivant ici-bas sur cette terre, dans une église, dans un lieu donné, dans une ville donnée, sont des pécheurs comme tout le monde et qui, pourtant, même dans leur condition de pécheurs, d'êtres qui se sont détournés de Dieu, d'êtres qui n'ont jamais en vérité satisfait à l'amour de leur Dieu et de leurs frères, cependant, reçoivent aujourd'hui les honneurs d'une très grande fête. Nous ne le mesurons pas la plupart du temps, lorsque nous fêtons la dédicace. Et cependant c'est la vérité. C'est la seule fête où ceux qui sont fêtés sont des pécheurs, pas simplement des pécheurs convertis, comme Marie-Madeleine au paradis, pas seulement des pécheurs qui ont donné ou rendu le quadruple de ce qu'ils avaient volé, comme Zachée, mais des pécheurs comme nous, des pécheurs invétérés, des pécheurs qui résistent à tout. Et cependant, c'est cela que nous fêtons aujourd'hui.
Il fallait que l'Église ait une sacrée audace pour faire une fête pareille car il faut bien comprendre de quoi il s'agit. Ce n'est pas du tout le fait de vouloir mettre tous les piliers de l'église à leur place, mais c'est plutôt, profondément, le fait que, même pécheurs, même faisant partie de ces "saints qui vont en enfer", nous avons de Dieu l'assurance qu'Il nous rejoint. Dieu nous assure aujourd'hui qu'Il nous rejoint dans le mystère même de notre liberté. Le mystère de la Dédicace, c'est le fait que toute liberté humaine, dans un lieu précis symbolisé par cette église comme lieu de rassemblement, est provoquée à sa propre liberté au cœur même de son péché. Nous fêtons là les limites, "les limites extrêmes" de l'amour de Dieu qui est sans limites. Dieu ne peut pas aller plus loin que d'aller rejoindre une assemblée qui elle-même est bien obligée si elle veut être un minimum en vérité avec elle-même de se reconnaître comme une assemblée de pécheurs. Et précisément c'est cela qui est grand. C'est que nous n'essayons pas de cacher notre misère sous une sorte d'ordre sacré, mais qu'au contraire, Dieu nous demande simplement de mettre à vif, en pleine lumière, notre liberté d'hommes pécheurs, pour recevoir par Lui, par le don de sa vie, de sa grâce, de son corps, de son sang, la certitude que notre liberté délabrée, si abîmée, si détraquée soit-elle, a reçu, depuis qu'Il nous a aimés, la garantie qu'elle peut devenir membre de son corps.
Nous fêtons ici l'espérance de notre liberté. Nous fêtons aujourd'hui l'attente de notre liberté. Nous sommes vraiment, comme le dit Paul, "en travail d'enfantement". Notre liberté est en train d'être enfantée par Dieu à sa plénitude. Nous fêtons la proximité infinie de la grâce à la liberté pécheresse de l'homme. Vous comprenez pourquoi c'est toujours l'évangile de Zachée qui est choisi dans ces cas-là. Il ne s'agit pas de grimper sur des sycomores pour voir les choses de haut, il s'agit de ramper par terre pour pouvoir accueillir Dieu qui vient précisément sur notre terre. Il s'agit de savoir que notre liberté est profondément terrienne mais que cela ne lui retire rien de sa possibilité d'entrer dans la plénitude de la vie du Royaume.
AMEN