LE MYSTÈRE DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE

Vigiles de la dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : lumières du matin

V

 

ous me permettrez simplement quelques mots, ce soir, parce qu'il s'agit en réalité d'une très grande fête : c'est presque du même ordre que l'Ascension ou l'Epiphanie quand on célèbre la dédicace d'une église. En effet, je crois que lorsqu'on célèbre la dédicace d'une église, c'est-à-dire sa consécration à Dieu, le fait qu'elle est vouée à Dieu, qu'elle devient la maison de Dieu, nous voulons célébrer essentiellement le mystère de l'unité de l'Église. Vous le savez, dans notre profession de Foi, dans notre Credo, avant même de dire que l'Église est catholique et apostolique, et Dieu sait que c'est très important, nous disons que l'Église est une, et c'est encore plus important.

En effet, l'Église est une, de cette unité même qui lui est donnée par le cœur même de la vie de Dieu. Ceci est à la fois très stupéfiant et très extraordinaire, car tout le cœur de la révélation chrétienne c'est de nous apprendre que le mystère de Dieu c'est la communion de trois personnes. Trois personnes qui sont tellement personnes qui se donnent tellement l'une à l'autre qu'elles n'ont rien d'autre à se donner les unes aux autres que toute la richesse de leur être divin. L'unité même de Dieu, l'unité qui est dans le cœur même de la Trinité c'est le fait de cet amour extraordinaire dans lequel on ne peut plus distinguer la réalité même, la richesse d'être de celui qui aime et la richesse d'être de celui qui est aimé, tant l'amour de celui qui aime est de se donner qu'il se donne tout entier.

Or c'est précisément cette même unité, ce même amour qui est communiqué à l'Église. Chaque fois que nous célébrons le mystère de l'Église, nous célébrons le mystère étonnant de la communication même de cette intimité de Dieu, du cœur de Dieu avec les hommes et des hommes avec Dieu. C'est extraordinaire parce que en Dieu l'unité est quelque chose d'admirable. Rien n'est jamais venu briser cette unité. Tandis que dans l'humanité l'unité a été brisée par le péché. Ce qui est étonnant, c'est que Dieu puisse récréer, avec la force même de son amour et de son unité, un corps unique à partir de ce qui est cassé et de ce qui est dispersé. C'est cela qui est bien étonnant, que Dieu puisse sceller de la même force d'amour et d'unité ce qui a été divisé et dispersé par le péché, le temple du corps qui a été détruit et que, pourtant, ce temple du corps qui a été détruit puisse être rassemblé dans une unité qui est celle du cœur de Dieu.

Nous en avons une sorte de pressentiment dans l'architecture même de cette église. Vous avez remarqué comment toutes les églises anciennes sont construites soit sur le plan de la coupole, soit selon le schéma de la voûte. Or qu'est-ce qui est étonnant dans une coupole ou dans une voûte ? C'est précisément que c'est fait avec de la pierre et que ça monte très haut, que ce qui est le plus pesant, en réalité est le plus élevé, que cette voûte qui tend ses nervures au-dessus de nous et qui est pourtant de la pierre, avec toute la lourdeur et la pesanteur de la pierre, soit ce qui est le plus apte à nous donner le pressentiment de la légèreté du ciel et de la voûte du ciel. Par leur art et leur inventivité, les hommes ont pu créer avec de la pierre l'image même du ciel comme demeure de Dieu au milieu des hommes. Avec ce qui est lourd, ils ont pu faire quelque chose de merveilleusement léger.

Et tout cela comment ? Par l'ajustement des pierres et en utilisant leur propre pesanteur pour qu'elles s'appuient les unes sur les autres et qu'elles ne forment qu'un seul mouvement, qu'un seul effort, qu'une seule tension. C'est exactement le mystère de l'Église. C'est Dieu qui se sert de tout ce que nous sommes, de nos propres pesanteurs et nos propres lourdeurs et qui nous donne de nous arc-bouter les uns aux autres, de nous appuyer, de nous conforter par le lien même de la charité les uns aux autres, pour bâtir une unique demeure. Oh, ce n'est pas nous qui la bâtissons, c'est la tendresse de Dieu qui est le ciment entre les pierres. Et nous ne savons plus comment Dieu s'y prend pour faire tenir des matériaux si lourds dans la cohérence d'un seul élan et d'une seule voûte. Mais, au fond cela n'a pas d'importance. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'au milieu de ce monde, apparemment perdu dans d'autres pesanteurs, il y ait ces édifices et ces voûtes et ces nervures et ces entrelacs de dentelle qui rappellent qu'avec tout le poids de notre humanité Dieu peut faire resplendir la beauté et la finesse de son unité, de son intimité.

 

AMEN