DÉDICACE DE L'ÉGLISE SAINT JEAN DE MALTE
Ap 21, 1-5 a ; 1 P 2, 1-9 ; Lc 19, 1-10
Dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Jean de Malte : Croix de consécration
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ans toutes les religions, les hommes ont éprouvé le besoin d'édifier des temples, pour que ces demeures soient censées être le lieu où réside Dieu, le lieu où les hommes viennent pour rencontrer Dieu. Certes, il y a dans cette propension de l'homme à édifier des temples pour son Seigneur, un danger, celui de matérialiser la présence de Dieu, de l'enfermer dans un lieu, d'avoir la tentation de mettre la main sur lui. C'est pourquoi, quand David, poussé par le peuple, voulut, lui aussi, construire un temple pour le Dieu d'Israël, Dieu commença par refuser et dit à David : "Depuis que je vous ai fait sortir d'Égypte, je suis au milieu de vous, comme en camp volant, je n'habite que sous une tente et je vais de-ci de-là car l'univers tout entier est ma demeure". Et cependant, Dieu accepta, par la suite, que sinon David, du moins son fils Salomon, lui édifie un temple et que ce temple devienne véritablement le symbole universel de cette présence de Dieu parmi les hommes, le lieu de sa gloire, le lieu de son resplendissement. Et vous savez quel a été l'amour de tout ce peuple d'Israël, de Jésus lui-même, pour le temple de Dieu.
De la même manière, quand on passe de l'ancienne à la nouvelle Alliance, on pourrait penser, au premier abord, que le Temple de Jérusalem a désormais cessé d'avoir une utilité, et qu'il n'y aura pas, dans cette Alliance Nouvelle, dans cette nouvelle religion, de lieu pour Dieu, parce que Dieu est partout, parce que depuis que Jésus s'est fait homme, c'est lui qui est le véritable temple. Il l'a dit lui-même. Il parle du temple de son corps. Le corps de Jésus est le lieu de la demeure de Dieu parmi les hommes. Et nous devenons nous-mêmes l'Église, c'est-à-dire le corps du Christ, et nous, chrétiens, nous sommes le lieu dans lequel Dieu demeure sur la terre. Au premier abord, il semblerait dangereux de remplacer cette présence si profonde, si intérieure, si intense de Dieu dans le cœur des chrétiens par un édifice qui serait, à nouveau un temple, ou, comme nous le disons plus couramment, une église. Et pourtant, cette présence spirituelle de Dieu dans nos cœurs n'a pas empêché l'Église de construire des églises. Elle ne l'a pas empêchée de faire de ces édifices les lieux où se rassemble la communauté chrétienne, les lieux où Dieu rencontre l'homme.
C'est que ce danger réel de matérialiser la présence de Dieu, ne doit pas pour autant nous conduire, comme on le croirait trop souvent et comme un certain nombre de théologiens à la mode le diraient volontiers, ce danger ne doit pas nous conduire à une religion purement spiritualiste, purement désincarnée. Certes, Dieu habite plus profondément dans nos cœurs qu'il n'habite dans cette maison, dans cet édifice, mais le fait qu'il habite dans nos cœurs ne doit pas nous conduire à une religion purement intellectuelle, purement mentale. Tout, dans l'évangile, comme dans l'Ancien Testament, tout montre, au contraire, qu'il y a une synergie, il y a une harmonie profonde entre la matière, les corps, l'univers tout entier et puis l'Esprit de Dieu qui vient animer, au plus profond de l'intérieur, le cœur et l'esprit de l'homme. Tout ceci, bien loin de s'opposer, doit au contraire constituer une seule symphonie, une seule harmonie.
Et si nous célébrons, aujourd'hui, la dédicace de cette église ce n'est pas pour matérialiser la présence de Dieu ou pour nous détourner du sens le plus profond du mot Église qui est notre assemblée, et que nous sommes nous-mêmes, mais, au contraire, pour manifester que cette présence de Dieu en nous rayonne, éclate sur l'univers matériel tout entier. Et que cette présence de Dieu, dans nos cœurs associe à cet hymne de louange qui doit jaillir du plus profond de nous-mêmes, associe aussi nos propres corps, et à travers nos propres corps l'univers tout entier. Notre religion n'est pas une religion spiritualiste, c'est une religion résolument cosmique. Notre religion chrétienne associe l'univers, dans sa matérialité, les roches, les arbres, les planètes les étoiles, tout cela fait partie du royaume de Dieu, tout cela chante la gloire de Dieu.
Si nous célébrons aujourd'hui la fête de cette maison, c'est parce que cette maison, avec ses pierres, ses pierres bien matérielles est, elle aussi, associée à la gloire du Seigneur et participera elle aussi, comme tout l'univers, à la résurrection de dernier jour. Car c'est le monde entier qui est appelé, qui est attiré vers le Seigneur. Et cette vision, dans laquelle la présence la plus spirituelle, la plus intime, la plus invisible, se trouve, non pas opposée mais au contraire associée, à la présence la plus tangible, la plus sensible de Dieu, cette vision symbolique de toute chose est capitale pour notre foi. Aussi bien, quand nous allons rencontrer Dieu, c'est dans du pain, c'est dans du vin, c'est donc dans des éléments bien matériels que s'opérera cette rencontre. Et le sacrifice du Christ fait sur un autel de pierre, qu'en arrivant le célébrant embrasse, et que, tout à l'heure nous allons encenser, et notre assemblée, elle, est liée étroitement à ces murs faits de pierre comme nous sommes nous-mêmes des pierres vivantes. Et tout à l'heure je vais encenser les douze piliers principaux de cette église sur lesquels repose cette nef, parce que ces douze piliers sont les douze colonnes sur lesquelles le peuple de Dieu est fondé, c'est-à-dire les douze apôtres. En encensant les douze croix des apôtres et les douze cierges qui manifestent la foi de ces apôtres, c'est, tout à la fois, la réalité matérielle de cet édifice et la réalité spirituelle de notre Église, cette Église de tous les siècles et de tous les lieux que nous allons solenniser.
N'ayons pas une vision bassement terre à terre, ni non plus une vision évaporée de nos rapports avec Dieu. C'est avec tout nous-mêmes, et autour de nous, avec toutes choses, que nous allons à Dieu. Que ce soit cette louange universelle qui passe par nos cœurs, car c'est la fonction propre de l'homme que d'être, ainsi, le trait d'union entre l'univers matériel et les dimensions spirituelles habitées par les anges qui nous conduisent jusqu'à ce Dieu parfaitement immatériel qui est l'Alpha et l'Oméga de toute chose. Oui, l'homme a pour vocation, lui qui fait partie de l'univers matériel par son corps, d'animer cet univers, d'animer son propre corps par l'esprit, et de faire que tout cela entre dans la symphonie spirituelle qui conduit jusqu'à Dieu. Oui, nous devons prendre les choses de la matière et les faire accéder à l'esprit à travers notre cœur. Que ce soit là notre louange aujourd'hui, que ce soit notre chant de fête et d'action de grâces.
AMEN