ANNIVERSAIRE DE LA DÉDICACE DE SAINT JEAN DE MALTE

Ap 21, 1-5 a ; 1 P 2, 4-9 ; Lc 19, 1-10
Dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Jean de Malte : Croix de consécration 

Q

ue serait devenu le monde, notre vieux monde méditerranéen, s'il n'y avait pas eu l'Église, s'il n'y avait pas eu Jésus-Christ ? Je crois que ce monde serait mort d'ennui. Il serait mort d'usure, de lassitude, peut-être de désespoir. Vous savez que le monde des anciens, des grecs et des romains, n'est pas un monde fondamentalement optimiste. C'est un monde qui, par certains côtés, ressemble au nôtre. Un monde qui se repaganise, qui est conscient de toutes les forces de mort, d'usure, de faiblesse, qui le marquent et le blessent. Ce monde-là a été symbolisé par une formule de Gaston Bachelard, grand spécialiste des symboles, qui disait que le monde méditerranéen était épris de lumière. C'est vrai. Seulement il ajoutait : "En Méditerranée, le cœur de la lumière est noir." Ceci dit assez bien l'espèce de désespoir, de peur et d'angoisse devant la vie, devant la fragilité des choses qui existent comme s'il fallait les retenir en une sorte de présence incessible. C'est pour cela que nous sommes possédés par la limitation par le temps et l'instant, car l'instant est ce qui tient maintenant, mais qui ne se tiendra plus dans un millième de seconde. Le moment présent n'est jamais. Dès qu'on commence à le saisir, il n'est plus là. Fuite désespérée du temps, qui a fait dire à un poète latin : "Le temps s'enfuit, irréparable." Et l'on essaie, par tous les moyens, de le retenir. Le monde ancien était conscient de ne rien pouvoir face à cela. Tout ce qu'il entreprenait, construire de grands ensembles urbanistiques, ériger des statues, car la prière était un remède au désespoir, restait vain. C'est dans ce contexte qu'est né le christianisme. Et il a complètement bouleversé la situation.

       Si nous fêtons aujourd'hui la dédicace de l'église  nous fêtons en réalité le changement de la valeur et de la signification du temps. Le temps, apparemment, fuit toujours, use, blesse, manifeste à l'homme sa fragilité. Mais tout est inversé. "Voici que je fais des cieux nouveaux et une terre nouvelle." C'est cela le mystère de l'Église. C'est Dieu qui, face au vieillissement de l'humanité, a introduit la nouveauté. Pas n'importe quelle nouveauté : sa nouveauté. Quand nous fêtons l'Église, nous fêtons l'acte par lequel Dieu introduit sa propre nouveauté, sa présence, la jeunesse de son éternité au cœur même de nos existences. Quand nous fêtons l'église, nous fêtons Zachée qui pensait que l'unique problème de la vie était de se faire un peu d'argent pour améliorer la situation. Quand le Christ vient en sa demeure, il introduit la nouveauté, la première, celle du pardon. Il change le cœur de Zachée qui comprend à ce moment-là que le système de sa vie est un système ancien, qui consiste à se survivre à soi-même, à se trouver des moyens aussi artificiels que l'argent pour subsister et faire sa place au soleil. Dans le pardon, Zachée découvre la nouveauté d'une vie, qui consiste à donner ce qu'il a volé, à tout donner.

       Quand ici, dans cette paroisse, nous fêtons la dédicace de notre église, nous continuons à affirmer envers et contre tout, car Dieu sait à quel point nous participons encore de la vétusté du vieil homme ! l'irruption de la nouveauté de Dieu dans nos existences. C'est cela la dédicace. C'est cela l'Église. Désormais les pierres de notre église ne signifient plus le désir de nous survivre à nous-mêmes par nos propres forces humaines. L'édifice de l'église signifie ce que tous les grands auteurs ecclésiastiques ont souligné : la cohésion de la communion renouvelée par la charité. Tel est le mystère de l'Église aujourd'hui. C'est que le véritable ciment, c'est la charité, c'est-à-dire la nouveauté de la présence du Dieu Amour. Voilà, frères et sœurs, ce que nous fêtons. Nous fêtons donc notre rénovation. C'est bien de rénover les murs, mais il faut d'abord rénover la communauté et sa communion. Il faut que nous soyons rénovés dans le mystère de la charité pour que nous témoignions exactement de ce qu'est le Salut à savoir une nouveauté qui n'est pas de celles qui se lisent dans le journal, mais la nouveauté même de la présence de Dieu en chacune de nos existences et dans la vie de notre communauté paroissiale, ecclésiale. La nouveauté est possible dans un monde qui ne croit qu'à la survie et à la subsistance.

       Frères et sœurs, ce que le Christ nous donne en ce jour de fêter, notre rénovation, notre résurrection, que ce soit vraiment la redécouverte au plus intime de nous-même des Cieux nouveaux et de la terre nouvelle auxquels nous sommes appelés parce que nous sommes fils de Dieu et que nous vivons de cette nouveauté de Dieu.

       AMEN