UNE EGLISE: UN LIEU DE RENCONTRE DU CIEL ET DE LA TERRE
Ap 21, 1-5 a ; 1 P 2, 4-9 ; Lc 19, 1-10
Dédicace de l'église St Jean de Malte - (3 mai 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et Sœurs, pourquoi le patrimoine de toute la culture d’Occident est si beau et si riche dans les édifices et l’architecture religieuse ? En Europe de l’Ouest, et je crois qu’on peut inclure tout ce qui est en Russie, en orthodoxie et même hélas dans les pays où l’on détruit actuellement allègrement les églises, on peut dire que 80% du patrimoine historique architectural est constitué par des églises. On peut toujours dire que l’Eglise exploitait la population et faisait suer le burnous pour construire des cathédrales de plus en plus belles, de plus en plus hautes et de plus en plus richement décorées, c’est une interprétation qui n’arrive qu’au XIXe siècle et qui à mon avis n’est pas tout à fait juste.
Dans le moindre petit pays de 300 habitants aujourd’hui complètement déserté dans les campagnes, on trouve très souvent de petits joyaux d’art roman ou d’art gothique qui sont d’une finesse et d’une élégance extraordinaires. Ce n’est donc pas simplement qu’on a bien payé les artistes, ça veut dire que quand il s’agissait de construire une église dans une petite ville ou un petit village, on savait très bien le faire et tout le monde y mettait le meilleur de lui-même. Si aujourd’hui encore, je ne sais pas pour combien de temps, nous avons un patrimoine tellement beau, d’une telle profondeur spirituelle, en espérant qu’il ne devienne pas des salles de cinéma ou des hôtels quatre étoiles, c’est parce qu’il a été suscité par une véritable foi. Ici nous sommes avec cette église particulièrement bien servis, même si la construction est délibérément princière, puisque c’est la petite dernière du conte Raymond Béranger, la chouchoute Béatrix qui a voulu construire une chapelle funéraire pour son père. Les motivations sont un peu plus complexes, mais sur le fond c’est bien la même chose : on a voulu construire des lieux qui signifient le plus clairement possible la présence de Dieu.
La grandeur et la beauté de l’architecture des monuments chrétiens est qu’il ne s’agit pas simplement de manifester le savoir humain des architectes qui défient la pesanteur avec des constructions de coupoles, de voûtes, d’arcades ou de cloîtres, il s’agit d’abord de dire ce qu’est le mystère de l’Eglise. Et au fond, pour tous ces hommes-là, pour toutes ces sociétés anciennes, c’était très simple, il s’agissait de dire le ciel sur la terre. C’est pour ça que surtout en Orient mais également un peu en Occident, le premier critère de l’église est de faire un ciel, une coupole. La plupart des grands monuments du bord de la Méditerranée avec des églises à coupole, ne montrent pas simplement une performance technique, mais figurent qu’à partir du moment où l’on entre dans l’église, on entre d’une certaine manière dans le royaume de Dieu, dans le ciel. Et c’est très exactement l’application de la première lecture que nous avons entendue tout à l’heure : Je vis des cieux nouveaux et une terre nouvelle et entre ces cieux nouveaux et cette terre nouvelle, entre une fiancée, une épouse qui va à la rencontre du Christ. Cela explique que dans la plupart des grandes églises de l’époque romane ou byzantine, le fond de l’abside est décoré avec la figure du Christ. L’assemblée qui est là va au devant du Christ, va à sa rencontre, comme la fiancée parée pour le jour de ses noces va rencontrer son fiancé.
Aujourd’hui nous avons perdu toute cette valeur symbolique. Voilà des lustres que, surtout en France, on ne lit plus la Bible et qu’on n’y comprend plus rien. Ca n’empêche que la vérité est qu’au-delà de toutes les questions purement ornementales, l’espace même de l’église était l’espace par lequel entrait la fiancée l’Eglise pour aller à la rencontre de son époux, le Christ.
La deuxième chose était de constituer un espace qui, précisément parce qu’il s’agissait de rassembler le peuple de Dieu, pouvait être le plus large et le plus construit possible. Et c’est pour ça qu’on a développé dans la plupart des grandes églises, tous les motifs ornementaux dans la nef qui évoquent soit la vie du Christ, soit la vie des saints. Ces décorations disaient que ce n’était pas simplement l’assemblée qui se rassemble ici, par exemple nous aujourd’hui, mais qu’à travers les peintures, les fresques sur les murs puis les tableaux quand on a continué plus tard avec la peinture de chevalet, on était environné par la présence de tous ceux qui nous avaient précédé et qui avaient été d’une certaine manière les fondateurs du lieu où l’on se réunissait pour prier.
La troisième chose, particulièrement développée en Occident, était d’entrer dans une nouvelle lumière. Evidemment, aujourd’hui, nous n’avons des vitraux qui ne sont plus tout à fait à la hauteur, ce sont des grisailles, mais l’idée était que la lumière du soleil peut être transformée pour dire la lumière nouvelle dans laquelle l’église était rassemblée. Evidemment, tout ça était des espèces de codes pour la société de l’époque, qui le comprenait immédiatement. Il n’y avait pas d’éclairage artificiel, alors la seule variante qu’on pouvait imposer était la modification de l’éclairage naturel. Et donc les vitraux signifiaient précisément une sorte de lumière céleste qui enveloppait la communauté. Voilà pour les éléments architecturaux.
Mais le fond du problème était de dire qu’on avait réalisé une sorte de coin de ciel sur la terre, c’était la rencontre du ciel et de la terre et l’assemblée qui se trouvait là était investie comme la maison de Zachée par la présence du Christ. C’est ça qui a animé toute la réflexion, tout la prière et toute la manière d’être des peuples, des communautés et des paroisses chrétiennes. Elles ont voulu dire chacune à leur manière la façon dont Dieu était présent au milieu de son peuple. Aujourd’hui, ce ne sont plus les schémas fondamentaux que les gens ont en tête, mais l’inspiration profonde reste réelle et nécessaire. Si nous sommes aujourd’hui réunis ici à saint Jean, pour célébrer la dédicace de cette église, c’est précisément parce que nous croyons que Dieu s’est engagé. Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux, ça continue. C’est pour ça que nous tenons tant à nous retrouver pour l’eucharistie, pour la célébration de la liturgie des heures, pour tout ce qui nous constitue en communauté, non pas simplement pour nous-mêmes, non pas pour nous édifier, non pas dans des buts d’apports moraux, mais d’abord dans cette réalité fondamentale : Dieu est un dieu Emmanuel, un dieu avec nous.
Alors frères et sœurs, que cette dédicace ranime en nous le sens de l’Eglise. Je crains que depuis quelques siècles, on ait assimilé l’Eglise à une sorte de mode de pensée. C’est à dire les gens ont des idées, des idées cathos, des idées protestants, des idées orthodoxes etc. Ca fait partie du panel des religions qu’on choisit quand on est adulte (c’est mieux parce qu’on a la conscience de le choisir), mais tout ça est une conception complètement idéologique de l’Eglise, et n’a aucun intérêt. Elle n’a jamais sauvé personne. Si l’Eglise c’est simplement des idées, ça ne vaut pas la peine de lui donner sa vie car donner sa vie pour des idées n’a généralement pas un grand impact. Dans toute la tradition ancienne, l’Eglise était d’abord le rassemblement concret de ceux qui acceptaient cette présence de Dieu, et qui la désiraient parmi eux. On peut se souvenir du texte magnifique de saint Bernard que nous lisions hier soir, quand il disait : Qu’est-ce que l’Eglise ? C’est nous, disait-il. Et il s’opposait l’objection. Nous qui sommes des pécheurs, nous qui ne vivons pas très bien, selon toutes les exigences de la loi de Moïse. Oui, c’est nous, mais dans le cœur de Dieu. C’est ça la définition d’une Eglise : quand on a un lieu comme celui-ci, ce n’est pas simplement nous qui formons l’église, mais les murs qui sont autour de nous et toute leur symbolique nous disent que nous sommes dans le cœur de Dieu.