UN DOCTEUR DE LA FOI

1 Jn 5, 1-5 ; Mt 10, 22-25
St Athanase - (2 mai 1986)
Vendredi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Michel MORIN


C

'est une chose merveilleuse dans la tradition chrétienne que la présence des "témoins", que ces témoins soient de très hautes figures de défenseurs de la foi comme saint Athanase d'Alexan­drie, que ces témoins soient d'humbles personnes, très peu connues, dont nous ne connaissons parfois que quelques éléments plus ou moins légendaires, que ces témoins soient proches ou éloignés dans le temps comme les grands docteurs de la foi d'il y a presque deux mille ans, comme ceux que nous appelons "les Pères de l'Église."

C'est une chose merveilleuse pour deux rai­sons. D'abord parce que cela nous donne le sens du temps de l'Église, et le temps dans l'Église n'est pas celui de notre chronologie. C'est tout simplement ce­lui du Christ qui a dit : "Je serai avec vous, tous les jours, jusqu'à la fin des temps !" Et quelqu'un comme saint Athanase qui a vécu, il y a quinze ou seize siè­cles est tout aussi présent à notre temps qu'il le fut à son temps, puisqu'il est l'un de ceux sur lesquels nous pouvons appuyer fermement notre foi. Et l'on pourrait se dire, mais c'est peut-être une question trop hu­maine, que serait devenu le christianisme sans ces grands hérauts de la foi ? Je crois sûrement qu'il aurait continué puisque le Christ lui a promis que, quels que soient les déchaînements, il continuerait, mais cepen­dant on peut se demander si nous aurions encore cette assurance au milieu du monde, d'un monde qui est toujours aussi en adversité par rapport à la foi et à ceux qui en vivent. Nous n'avons pas encore fini de faire le tour des villes d'Israël puisque le Christ n'est pas encore revenu. Jusqu'à son retour, ses disciples seront traités comme Lui-même, de démons, de Béel­zéboul, d'hérétique, et de tout ce qu'on veut, en tout cas de gens qui sont, en définitive contre l'homme si ce n'est contre Dieu.

Ainsi fêter un docteur de la foi comme saint Athanase, c'est reprendre profondément, spirituelle­ment, le sens du temps où nous sommes tous frères, de toujours à toujours, contemporains les uns des autres dans cette conviction profonde que nous som­mes tous, déjà, vainqueurs dans le Christ. Et c'est justement là le deuxième élément. C'est que la foi se vit au présent. Vous avez remarqué dans ces premiers versets de la première épître de saint Jean : "Celui qui croit dans le Christ, celui-là est né de Dieu. Celui qui est né de Dieu est vainqueur du monde dans la foi. Et notre foi c'est le Christ." Je crois que, souvent, nous vivons notre vie chrétienne comme une vie religieuse, c'est-à-dire avec des connaissances, avec des senti­ments, avec des dispositions religieuses, avec des références religieuses. Ce n'est pas fondamentalement cela la foi chrétienne, même si ces aspects sont im­portants, car beaucoup d'autres hommes ou femmes que nous sont parfois plus religieux que nous. Mais la différence fondamentale et radicale c'est que nous ne vivons pas d'éléments ou de références, ou de connaissances ou de culture religieuses ou morales, mais nous vivons dans le présent de quelqu'un. Et de quelqu'un qui est vainqueur, de quelqu'un qui est en­gendré par Dieu depuis toujours, qui est son Fils et qui est vainqueur de la mort, vainqueur du péché, vainqueur de toutes ces adversités qui nous font fuir de ville en ville, non seulement dans les limites du royaume de Jérusalem, mais désormais dans les limi­tes mêmes du monde.

Oui, il y a une radicalité de la foi qui ne peut être atteinte que si nous la vivons dans le présent, et dans le présent d'une victoire déjà acquise. Cela nous semble souvent une illusion, une sorte de performance mais au-delà de nos possibilités, et surtout des réalités de ce monde. Comment peut-on affirmer, dans ce monde, que l'Église, que la foi chrétienne, sont vrai­ment "vainqueurs du monde" alors que, justement, les persécutions de toutes sortes, extérieures, politiques, idéologiques ou intérieures (celles du péché) condui­sent toujours à fuir un peu plus loin. Rien ne nous le prouve que nous soyons vainqueurs, c'est évident. Aucun évènement, si ce n'est quelque victoire ici ou là, ce n'est pas cela qui fait une Église. Ce qui nous manifeste que nous sommes vainqueurs, c'est cette présence du Christ toujours au milieu de nous. Et fêter quelqu'un comme saint Athanase nous rappelle que, qui que nous soyons, nous sommes appelés à être bâtis sur ce Christ qui est là, malgré les tempêtes, au milieu des tempêtes, comme un roc d'une solidité totale. Quand on pense que saint Athanase a vécu dix-sept ans en exil à cause de sa foi, on peut se dire qu'il a tenu à cause de son caractère bien trempé, mais il a surtout tenu parce qu'il était lui-même fondé sur ce roc indéfectible de la foi de l'Église, de la foi de Pierre, c'est-à-dire de la personne même du Christ.

Alors, par sa prière, par cette présence inces­sante, et probablement beaucoup plus féconde qu'on ne le pense, de ces grands témoins de la foi pour l'Église d'aujourd'hui, car leur prière ne cesse de com­battre les adversaires dans cette victoire qu'ils vivent désormais totalement et de façon visible, de façon consciente, que leur prière, celle de saint Athanase, nous aide à reprendre un sens profond de notre foi. Cette foi qui est une personne, cette personne qui est le Fils de Dieu, qui est engendrée par Dieu, qui est déjà victorieuse de tout mal, et une foi qui ne connaît pas de temps puisque c'est tout simplement ce à quoi nous sommes appelés, "vivre dans ce temps", la vic­toire du Christ qui est déjà une victoire trans-histori­que.

 

 

AMEN