UN FERVENT DÉFENSEUR DE LA FOI

1 Jn 5, 1-5 ; Mt 10, 22-25
St Athanase - (2 mai 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Auzon : chapiteau du porche
Nativité

C

 elui qui aura tenu bon jusqu'au bout, celui-là sera sauvé !" Une Église qui a des évêques qui ont mauvais caractère, c'est assez ordinaire. Une Église qui a quelques évêques qui sont de grands théologiens, c'est déjà beaucoup plus remarquable. Mais une Église qui a des évêques, ou plus exactement un évêque, qui est capable de supporter de se mettre tout le monde à dos pour la vérité de la foi, ça, c'est à peine croyable. Et c'est pourtant ce qui est arrivé à l'Église d'Alexandrie durant le quatrième siècle.

       Saint Athanase est un homme qui, effectivement avait beaucoup de tempérament et qui le faisait sentir. C'est aussi un homme à qui l'on est tenté aujourd'hui de faire une mauvaise réputation, non seulement de mauvais caractère mais aussi de brutalité dans le tempérament intellectuel et théologique. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait étonnant car je crois que Alexandrie devait ressembler beaucoup à certains traits de notre propre société aujourd'hui. Dans certains milieux chrétiens, aujourd'hui, il est de bon ton d'avoir une conception un peu raffinée de la révélation. On ne croit plus à toutes ces grossièretés que peuvent être les miracles qui étaient bons pour "époustoufler" les foules et la populace. On pense aussi que cet Ancien Testament qui nous raconte des meurtres et des histoires pas tout à fait morales, il faudrait l'épurer un peu, que le mystère de la foi devrait retrouver un caractère un peu poli, un peu mieux ajusté à notre mentalité moderne ou à nos préoccupations modernes. Je me demande si à Alexandrie, au quatrième siècle, ce n'était pas un petit peu le même contexte, à propos d'un problème un peu différent, mais l'attitude était la même. On avait beaucoup de mal à croire à l'Incarnation du Christ.

       En effet, à cette époque-là, vu les relents de paganisme qui existaient encore dans cette société, croire qu'un être divin s'était manifesté au milieu des hommes, ceci était encore acceptable. Mais croire que c'était Dieu Lui-même qui avait pris la condition d'homme, y compris un corps véritable, que c'était vraiment le Fils de Dieu, égal à Dieu qui s'était fait un homme comme nous et avait vécu notre condition d'homme, cela paraissait un tout petit peu exagéré. On aurait aimé simplement dire que ce n'était pas exactement Dieu, c'était un envoyé de Dieu, qui était un peu inférieur à Dieu, comme cela Dieu n'était pas compromis avec nos affaires et notre condition charnelle, avec notre corps. Et, à ce moment-là, ce n'était plus Dieu Lui-même qui avait pris la peine de nous sauver, mais c'était une sorte de créature tellement parfaite, tellement extraordinaire qu'on pouvait la dire divine, mais elle n'était pas vraiment Dieu.

        C'était le cœur même de la foi qui était mis en cause. Et sans doute à cause de la mode intellectuelle dans laquelle Alexandrie avait un rôle dominant, l'hérésie née de cela et formulée par un prêtre d'Alexandrie, appelé Arius, cette hérésie appelée arianisme consistait à dire que "il y avait le Père qui était Dieu", vraiment Dieu puis qu'il y avait quelqu'un qui lui était extrêmement proche mais qui lui était un peu inférieur et qui, pour ainsi dire, avait comme mission d'être le lien entre Dieu et les hommes. Son rôle de Sauveur, ce n'était pas Dieu Lui-même en personne qui venait au-devant de nous, mais c'était quelqu'un qui avait accompli l'ordre et la mission de Dieu. Dieu, au moins, était sauf de s'être mélangé à nos petites histoires humaines. Il avait, du moins c'était ce que l'on prétendait, sauvegardé sa transcendance en envoyant un émissaire tout à fait privilégié.

        Or, Saint Athanase réagira de façon extrêmement vive et forte à cette hérésie. Il est le résistant de l'arianisme. Il est le seul qui, au moment même où cette erreur vis-à-vis de la foi a commencé à se répandre, et elle s'est répandue comme une véritable traînée de poudre, il est le seul à avoir vu, immédiatement, l'enjeu de la question et à y avoir fait vraiment face. Et c'est pourquoi il a laissé un souvenir tout à fait spécial dans l'histoire de l'Église parce qu'il a réagi avec tellement de vigueur, tellement de force, qu'à certains moments, les empereurs eux-mêmes, ont décidé qu'il valait mieux l'exiler. Quand quelqu'un crie trop fort, il faut le faire taire. Et c'est ce qui est arrivé à saint Athanase. Il a subi trois exils dans toutes les portions de l'empire romain. On l'a exilé chaque fois dans des endroits différents pour essayer de le calmer et jamais il n'a cessé de proclamer la vérité à laquelle il croyait.

       Et ceci est d'autant plus extraordinaire que ce qu'il disait, c'était le cœur même de notre foi. Et même si, apparemment, il y avait des milliers de gens, des chrétiens et des évêques qui étaient beaucoup plus modérés, beaucoup plus flageolants sur les exigences profondes de la foi, Athanase n'a jamais bougé. Et je crois que c'était cela qui était impardonnable.

       Ce qui est très beau, c'est que Athanase, même s'il avait ce tempérament violent et un peu brutal, n'a jamais défendu la vérité de la foi autrement qu'en prêchant la faiblesse du Verbe Incarné. Ce qui très bouleversant dans les prédications et dans les traités qui nous sont restés de saint Athanase, c'est de voir que, chaque fois qu'il veut montrer, qu'il veut démontrer la vérité de la foi chrétienne, il ne la démontre pas par une sorte d'argument de la toute-puissance de Dieu, de l'esprit dominateur de Dieu, mais, au contraire parce que le Christ Lui-même s'est fait chair, c'est bien la preuve qu'Il était Dieu. Pourquoi ? Parce que si Dieu a pris chair, c'est parce qu'Il voulait nous guérir dans notre chair. Le cœur même de toute l'argumentation d'Athanase, devant les demi-vérités qui circulaient partout, c'était de dire : vous ne vous rendez pas compte de l'intimité et de la familiarité de Dieu avec notre nature humaine. C'est précisément à cela que nous comprenons et que nous saisissons que c'est vraiment Dieu qui est venu. Lui seul pouvait avoir une telle intimité et une telle familiarité avec nous.

       Je voudrais simplement vous lire un passage qui illustre bien cette pensée profonde d'Athanase telle qu'il la développait dans un traité intitulé "De l'Incarnation du Verbe" : "Celui qui souhaite voir Dieu, qui est par nature invisible et ne peut pas être vu le connaît et le saisit par ses œuvres (c'est-à-dire en contemplant la création). De même celui dont l'esprit ne voit pas le Christ, qu'il cherche à le connaître par les œuvres de son corps." Pour Athanase, ce sont les œuvres du corps, c'est la chair du Christ, c'est à cause de l'humilité même du Christ que nous pouvons connaître Dieu et que nous pouvons connaître le Christ comme Dieu. "Et qu'il vérifie si ses œuvres sont celles d'un homme ou de Dieu. Si elles sont d'un homme, qu'il s'en moque (non pas par mépris de l'homme, mais parce qu'à ce moment-là ce ne sont pas des œuvres de Dieu). Mais s'il reconnaît qu'elles ne sont pas d'un homme, mais bien de Dieu, qu'il ne rie plus de ce dont on ne se moque pas. Qu'il admire plutôt, que des réalités divines nous soient apparues grâce à un procédé aussi simple, que par la mort l'immortalité se soit étendue à tous, et que l'Incarnation du Verbe (c'est-à-dire son humiliation dans notre chair de passer pour un homme parmi tant d'autres) que cette incarnation nous aie fait connaître la providence universelle de Dieu et le Verbe même de Dieu qui est le chorège (c'est-à-dire celui qui mène la danse du monde) et le démiurge (c'est-à-dire son créateur). Car Il s'est Lui-même fait homme pour que nous soyons faits Dieu. Et Lui-même s'est rendu visible par son corps pour que nous ayons une idée du Père invisible. Il a supporté Lui-même les outrages des hommes pour que nous ayons part à l'incorruptibilité. Certes, il n'en subissait aucun dommage, étant impassible et incorruptible, étant le Verbe même de Dieu. Mais dans sa propre impassibilité, Il conservait et tirait hors de danger les hommes souffrants pour lesquels Il endurait tout cela. En un mot, les belles actions du Sauveur, rendues possibles par son Incarnation, sont telles et si grandes que celui qui voudrait les raconter ressemblerait à ceux qui contemplent l'étendue de la mer et veulent emporter les vagues. De même qu'on ne peut embrasser du regard toutes les vagues, car à mesure qu'elle arrivent, elles dépassent la perception de celui qui essaie de les compter de même celui qui prétend embrasser toutes les belles actions du Christ en son corps, s'avère incapable de les saisir même par sa pensée, car celles qui dépassent sa réflexion sont toujours plus nombreuses que celles qu'il croit avoir saisies."

       Ainsi, pour Saint Athanase, c'est cette contemplation émerveillée de ce qui nous est donné dans la chair même du Christ, dans la vie même du Christ, que l'on doit regarder comme l'océan et les vagues de la mer. Plus on contemple cette humilité et cette humanité du Christ, plus on est émerveillé qu'à travers cette réalité si simple de la vie d'un homme parmi les hommes, se soit manifesté l'infini du mystère de Dieu.

        AMEN