ATHANASE CONTRE L'ARIANISME
1 Jn 5, 1-5 ; Mt 10, 22-25
St Athanase - (2 mai 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et Sœurs, je ne sais pas si on apprend encore ça à l’école aujourd’hui dans les livres d’histoire, j’ai l’impression que l’enseignement ne porte plus tellement sur les réalités de la vie de l’Antiquité. Lorsqu’en 313, Constantin le Grand décide que le christianisme sera religion autorisée, contrairement à ce qu’on dit la plupart du temps, ça ne veut pas dire qu’il veut que ce soit la religion officielle. Il veut que ce soit une religion autorisée parce qu’il a commencé à se rendre compte que le christianisme se répandait envers et contre tout, malgré les persécutions qui étaient encore très nombreuses dans les années 300-310. Après avoir éliminé ses rivaux, il a considéré que le christianisme pouvait être une force de cohésion extraordinaire pour l’empire romain qui à ce moment-là en manquait beaucoup.
On a souvent dit que Constantin avait mis la main sur l’Eglise et qu’il dirigeait tout. C’est en effet ce que pensait Constantin, mais ce n’est pas ce que pensaient tous les chrétiens ni tous les évêques. Précisément, l’évêque que nous fêtons aujourd’hui, saint Athanase, est un des résistants. Et un des résistants fermes, qui a subi sept exils. A cette époque-là, l’exil ne désigne pas des gens qui vont trouver refuge ailleurs parce qu’ils ont été compromis dans des affaires de révélations d’e-mails secrets ou à portée politique. L’exil était un départ à pied, escorté par une troupe. On en bavait pendant des mois pour arriver dans un endroit généralement très peu hospitalier, où l’on pensait que le pauvre évêque qui avait résisté se calmerait. C’était mal connaître le tempérament de saint Athanase.
Saint Athanase est un égyptien de l’aristocratie d’Alexandrie, ce n’est pas un homme commode mais il est déjà dans une tradition chrétienne assez marquée, je n’ose pas dire dans une dynastie d’évêques mais presque. Les évêques d’Alexandrie étaient toujours choisis dans le même petit milieu et Athanase en faisait partie. Alexandrie était la grande ville intellectuelle de l’époque, beaucoup mieux que Boston, Cambridge et Harvard aujourd’hui, c’était la ville d’un véritable savoir religieux métaphysique. A cette époque-là, les souverains mettaient un point d’honneur à favoriser les bibliothèques, le rassemblement des connaissances et Alexandrie était la crème de la crème où il y avait une école de théologie.
La vallée du Nil ne constituait qu’un seul diocèse sous l’autorité de l’évêque. C’était le grenier à blé numéro un de la ville de Rome, qui avait donc intérêt à être en bons termes avec les autorités d’Alexandrie parce que si on empêchait les bateaux de partir, toute la population romaine mourrait de faim. Ce sont de petites choses auxquelles on ne pense pas, mais l’évêque d’Alexandrie était pratiquement la seule autorité morale et spirituelle de toute la vallée du Nil, et avait un énorme prestige politique, presque international.
Comme le clergé était très bien formé, un certain nombre de prêtres avaient voulu réélaborer le christianisme pour le rendre plus accessible, et le chef de file de ce courant était le prêtre Arius, le curé des dockers d’Alexandrie. Vous savez comme on dit aujourd’hui que le christianisme est beaucoup trop compliqué, qu’il faudrait faire plus simple etc. En réalité on peut faire comme la charia, mais je ne suis pas sûr que tout le monde serait très content. Arius était celui qui voulait rendre la religion populaire et accessible. Il en était arrivé à un tel degré de simplification qu’il avait dit : Il n’y a qu’un dieu. Et donc il ne peut pas y avoir quelqu’un comme Jésus-Christ qui est dit Dieu, parce que ça ferait deux dieux. On ne se bagarrait pas encore sur le saint Esprit à l’époque. D’après Arius, il y avait donc Dieu le père, transcendant, inaccessible, puis il y avait Jésus, un être intermédiaire qui n’était pas Dieu mais qui était divin, un peu comme avaient été divins les dieux grecs. Arius faisait tout son possible pour essayer de tourner le cœur des gens simples vers Dieu, et disait : Voilà, vous avez un modèle sous les yeux, c’est le Christ. Quand il est venu sur la terre, il a été absolument exemplaire, et finalement, par sa mort et par sa résurrection, il nous a montré le rôle que Dieu lui avait confié. Mais il n’était pas Dieu.
Cette hérésie terrible, l’arianisme, consiste à croire que Dieu le père est dieu, mais nie le Fils, le Christ et nie le saint Esprit. Evidemment, c’est la destruction immédiate de la foi chrétienne, notamment dans sa structure trinitaire. On ne peut plus dire Je crois en Dieu Père, Fils et saint Esprit, il faut dire Je crois en Dieu le père et puis après Je crois au Christ Jésus qui est l’intermédiaire et Je crois au saint Esprit, qui est un complément d’informations qui a été donné après. Vous voyez jusqu’où ça peut aller : c’est la destruction même de la foi.
Evidemment, saint Athanase a vu tout de suite le danger. Et comme c’était un homme très cultivé, il a essayé de juguler Arius, mais Arius, qui avait plus d’un tour dans son sac, avait écrit des espèces de cantiques pour vulgariser sa doctrine. Ça avait un tel succès qu’Athanase se plaint que même les bateliers du Nil chantent les chants hérétiques composés par Arius. Vous imaginez, Arius avait pour lui les média, en l’occurrence les chansons qu’il avait composées. Il faut imaginer que même en Egypte, tout le monde n’était pas converti. Athanase est parti bille en tête pour tenter de contrer ce début d’hérésie, il aura beaucoup de mal, mais il arrivera à convaincre l’empereur Constantin qui ne s’attendait pas à ce que dix ans à peine après l’édit de Milan qui devait pacifier et unifier l’Eglise, celle-ci se trouve à nouveau à feu et à sang (il y avait ceux qui étaient pour Arius et ceux qui étaient pour Athanase), de faire un concile. C’est le fameux concile de Nicée, en 325.
Là, Athanase a réussi à dire aux évêques Voilà le danger, voilà ce qu’il faut faire. Mais ça n’a pas suffi à éradiquer la doctrine. Constantin était un grand homme politique, roublard comme pas possible, mais plutôt inconsistant et même carrément évanescent en théologie. Le concile est terminé mais Athanase a fait comprendre que ce n’était pas fini, loin de là. Le pauvre Athanase a dû subir sept exils. Car chaque fois que la querelle se rallumait à Alexandrie, Constantin et ses successeurs trouvaient que cet évêque leur menait la vie impossible.
C’est ça qui est le plus intéressant et je termine par là : en exilant les évêques, en les déplaçant de leur peuple, en les privant de leur auditoire, de leur succès, de leur parole de prédication, les empereurs pensaient qu’ils allaient avoir la paix. En réalité, il se produisait exactement l’inverse. Athanase a été exilé à Trêve. Vous imaginez, pour un alexandrin, aller finir ses jours à Trêve, ce n’était vraiment pas le Club Med. Mais dans son exil à Trêve, Athanase a fait traduire sa Vie de saint Antoine, le père des moines. Et il a introduit par la vie de saint Antoine qu’il avait lui même rédigée et composée, les mouvements monastiques en Occident. De telle sorte que l’on se demande lorsque saint Augustin s’est converti à Milan, et en tout cas saint Jérôme c’est probable, si ce n’était pas la vie de saint Antoine écrite par saint Athanase et traduite en latin qui effectivement l’a converti. Autrement dit, même l’exil servait à la diffusion du christianisme et du christianisme orthodoxe, ce qui est quand même assez intéressant. Je pense que c’est là qu’on voit que lorsque les gens sont courageux pour rester fidèle à la foi, ça porte des fruits tout à fait inattendus, et c’est la raison pour laquelle nous devons comme saint Athanase rester fidèle à la parole qui nous a été donnée. Amen.