ARTISAN DU DESSEIN DE DIEU, OUVRIER DE SON DÉSIR

2 S 7, 4-14 a+16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1, 16+18-25
St Joseph, artisan - (1er mai 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Exposition des Saints de l'Essonne
Saint Joseph artisan : Bois polychrome du XVI ème siècle 

C

'est le titre de cette fête du premier mai. Mais nous ne célébrons pas une profession, fût-elle noble. Nous ne célébrons pas un métier fût-il le plus beau des métiers du monde. 

En fêtant Joseph artisan, ouvrier, nous fêtons un mystère. Car, avant d'être charpentier, avant d'être ouvrier du bois, Joseph a été artisan, ouvrier du dessein de Dieu, du désir de Dieu sur lui et, à travers lui, sur nous, sur le monde tout entier. C'est un mystère, un mystère de justice. Et saint Matthieu le dit, c'est le seul titre qu'il donne à Joseph, celui d'un homme droit, un homme juste. Et ce mot de juste, dans la spiritualité juive de l'époque évoque la droiture morale, la fidélité attentive à la pratique de la Loi, mais évoque aussi toute l'affectivité de quelqu'un tourné vers Dieu. Joseph est un juste dans ce sens-là. Et cette justice dans son cœur est un fruit de la grâce, de l'Esprit Saint. Et elle se manifestera, de façon concrète, lorsqu'il acceptera l'invitation de l'ange : "Il prit chez lui son épouse."

       En prenant, dans sa maison, cette épouse, non seulement il prend une femme dans sa maison, mais il accepte aussi cet enfant qu'elle porte en elle-même. C'est ainsi qu'il va devenir, non seulement époux de la vierge Marie, mais père de ce fils qu'il va recevoir. C'est une paternité réelle, quoique non charnelle. Et cette réalité de la paternité de Joseph nous est manifestée dans ce trait particulier que rapportent les évangélistes : "Tu lui donneras son nom." Donner un nom, c'est déjà la première parole de reconnaissance d'un père vis-à-vis de son fils. C'est le premier mot, la première parole jaillie du cœur d'un père pour son enfant. Et c'est Joseph lui-même qui nommera cet enfant : Jésus, c'est-à-dire "Dieu vient pour nous sauver."

       Il exercera cette paternité réelle, mais dans le respect total du mystère de ce fils, ce fils qui est engendré de Dieu de toute éternité, mais que son épouse donne au monde. Il vivra cette réalité de sa paternité dans un mariage, dans un mariage vrai, pas simplement spirituel ou platonique. Marie et Joseph vivront cette vie conjugale en vue du Royaume de Dieu, comme le prêchera plus tard Jésus, c'est-à-dire que, toute leur force affective sera orientée vers ce royaume de Dieu, non pas un royaume de Dieu simplement à venir mais un royaume de Dieu qu'ils apprendront à découvrir et à contempler dans la personne de cet enfant qui est au milieu d'eux.

       Joseph et Marie vivront dans cette virginité qui est le fruit de la fécondité, de cet amour de Dieu qui, comme dit saint Paul aux Romains "a été répandu dans nos cœurs par l'œuvre de l'Esprit Saint". Marie et Joseph vivront leur mariage comme ayant été préparés, ordonnés par Dieu, mis dans l'ordre du dessein de Dieu, prenant place dans la réalisation de la révélation de Dieu pour nous. Ils vivront cet amour conjugal dans ce don total de l'affection l'un vers l'autre.

       Marie va donner à Jésus sa chair. Elle va être l'ouvrière de ce tissage intérieur des liens charnels sans lesquels aucun homme n'existe Joseph ne va rien donner de charnel à Jésus, mais il va lui donner cette autre réalité si importante, il va participer à l'éveil de sa personnalité humaine.

       Il va être essentiel pour l'équilibre affectif de cet enfant, dans cette relation filiale, de père au fils qui est si importante, non seulement aujourd'hui mais aussi dans les temps plus anciens. Il va apprendre à cet enfant la nécessité du travail, des relations sociales et humaines. Joseph va apprendre à Jésus la prière, la droiture du cœur. Il va lui révéler, pour sa conscience d'homme, la parole que Dieu a adressée aux hommes. C'est dans la présence de Joseph que Jésus va apprendre à dire : "Abba ! Père !" C'est dans la filiation avec Joseph, son père, que Jésus va apprendre toute l'intensité de ce lien filial si profond, si nécessaire à tout équilibre humain.

       C'est dans la maison de Joseph que Jésus va révéler, petit à petit, qu'Il appartient à une autre Maison. Ce mystère de son origine qu'Il manifestera, de façon un peu brutale dans l'épisode du Temple, ce temple qu'Il appelle : "la maison de mon Père", lorsque Marie lui dira : "Ton Père et moi nous te cherchions", et qu'Il lui répondra : "Mais Je dois être aux affaires de mon Père !" Dans ce foyer de Marie et de Joseph, chacun a donné à Jésus le meilleur de ce qu'il était, pour qu'il soit chair humaine, mais aussi personnalité humaine, avec tout ce que cela comporte, pour nous comme pour Lui. C'est cela la vocation de Joseph. C'est en cela qu'il a été ouvrier du désir de Dieu. C'est en cela qu'il a été artisan vraiment de ce dessein de Dieu qu'il a accueilli en lui, mais qu'il a accueilli aussi pour nous, afin qu'aujourd'hui nous le connaissions. En commentant le texte de l'évangile qui vient d'être proclamé, saint Jérôme écrit ceci : "Si nous acceptons ce qui est écrit dans l'évangile (et que je viens de rappeler) nous rejetons ce qui n'y est pas".

       Ainsi, frères et sœurs, si nous hésitons devant ce double mystère de la virginité de Marie et de celle de Joseph, si nous hésitons devant la maternité réelle et charnelle de Marie pour Jésus, si nous hésitons devant la paternité réelle, mais non charnelle de Joseph envers Jésus, à ce moment-là, nous atténuons la réalité même du mystère de Jésus et donc de Dieu. Car selon cette expression imagée dont avaient le secret les Pères de l'Église, "Jésus n'avait pas de mère au ciel, ni de père sur la terre."

       En célébrant Joseph, l'homme juste, l'homme dont toute la vie affective a été orientée vers le royaume de Dieu et fécondée par l'œuvre de l'Esprit, dans la difficulté certes, au cours de cette eucharistie nous prierons pour que nous, chrétiens d'aujourd'hui, même si nous nous posons des questions sur ce mystère, nous puissions rester attachés fermement, de façon éclairée et précise, à la révélation de Dieu à travers les conditions humaines qu'Il a voulu choisir, pour que Jésus puisse venir dans la chair et dans l'esprit au milieu de nous.

       Et si vous voulez, nous prierons plus spécialement pour les prêtres qui sont, comme Joseph, établis dans cette virginité pour le royaume de Dieu, qui sont ouvriers de son désir, qui ont voulu être fidèle serviteur de ce dessein de Dieu. Pour ces prêtres qui, parfois sont incompris parce qu'ils veulent rester fermes dans cette foi de l'Église, de l'évangile. Pour ces prêtres qui sont parfois rejetés parce qu'ils ne prennent pas la mode d'une lecture de l'évangile trop rationaliste, trop psychologiste, ou trop matérialiste et à travers laquelle la révélation de Dieu ne peut pas passer. Et nous savons bien que ces prêtres, même s'ils sont silencieux, comme Joseph l'a été, ils sont aussi extrêmement nombreux à garder tout cela dans leur cœur jusqu'au moment où Dieu si ce n'est l'Église, leur rendra justice pour leur fidélité.

  

AMEN