LA PATERNITÉ
2 S 7, 4-14 a+16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1, 16+18-25
St Joseph, artisan - (1er mai 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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u'est-ce que la paternité ? Au sujet de cette question, notre société moderne est plus embarrassée et plus incertaine que jamais. Depuis à peu près un siècle, la question du sens de la paternité s'est posée comme un sujet soit universitaire, soit médical, soit comme une question de pathologie. Et il semble que nos sociétés modernes oscillent entre deux modèles de paternité, ce que j'appellerai "papa-gâteau" ou "papa-costaud". Papa-gâteau c'est la paternité conçue sur le modèle presque exclusif de la relation affective, le père étant le grand copain ou le grand camarade de ses enfants. A ce moment-là, on valorise énormément la relation affective entre le père et ses enfants. Il n'est pas sûr que cette solution donne toujours d'excellents résultats. L'autre solution que l'on croit traditionnelle mais qui ne l'est pas, c'est papa-costaud, la figure autoritaire, la figure patriarcale du père qui est pour ainsi dire en rivalité avec ses enfants et qui, à tout moment, essaie de s'imposer à eux. Il est pour ainsi dire la figure de la loi. Il est le tout-puissant. C'est le père de la société bourgeoise du dix-neuvième siècle, celui qui peut faire à peu près tout ce qu'il veut mais qui tient sa femme et ses enfants enfermés dans l'appartement alors que lui fait ses frasques au-dehors. Cette idée du père autoritaire qui est une création relativement récente, en France surtout en réaction aux changements provoqués par la révolution, n'est pas du tout une image traditionnelle de la paternité.
Quand on regarde la Bible et la tradition qui en a découlé, la notion de paternité, que cela nous plaise ou non, est fondamentalement lice à l'héritage. Qu'est-ce qu'un fils ? qu'est-ce qu'un père ? Ce sont deux êtres qui ont l'un et l'autre, sous des aspects différents, le droit à l'héritage. Pour le père, la paternité consiste à avoir immédiatement droit et plein pouvoir sur l'héritage, un droit tellement absolu qu'il peut même le donner et le transmettre. Et c'est finalement cela qui le constitue comme père, il est celui qui, ayant reçu de ses ancêtres l'héritage, l'a reçu pour le transmettre à un fils. Et le fils c'est celui qui a un pouvoir virtuel sur l'héritage. C'est celui qui, par la grâce du père et par le fait qu'il teste en sa faveur, peut recevoir l'héritage. Et donc la paternité, au sens biblique du terme, n'est pas d'abord une réalité affective, elle n'est même pas une réalité charnelle, elle n'est pas non plus un pouvoir discrétionnaire sur les enfants, elle est une communion dans la réalité de l'héritage. Le père jouit de l'héritage et peut le donner, le fils jouit potentiellement de l'héritage, car être fils c'est pouvoir recevoir l'héritage.
Ceci a l'énorme avantage, et je crois que dans toute la Bible la figure du père et celle du fils aussi est totalement liée à l'héritage, de nous faire comprendre pourquoi Joseph est le père de Jésus. "Je te donne les nations en héritage !" ou "Je te donne Israël en héritage !" lisons-nous chaque fois qu'il est question de la relation entre le Père et le Fils. Joseph est le père de Jésus non pas parce qu'il l'aurait engendré charnellement. Dans la Bible il y a des tas de fils qui n'ont pas été engendrés charnellement mais qui sont des fils parce qu'ils ont été choisis comme héritiers. Donc par le fait que Joseph accepte la vierge Marie avec son enfant, Joseph qui est l'héritier de David, par le simple fait qu'il accueille Marie avec son enfant, fait de Jésus son héritier. Du point de vue de la généalogie de saint Matthieu et dans la conception de la mentalité biblique, Jésus est vraiment "le fils de Joseph" par l'acte juridique de le vouloir comme fils et de l'instituer comme héritier. Cela n'a pas grand-chose à voir avec nos représentations actuelles de la paternité C'est ainsi que, dans la Bible, Ismaël est vraiment fils d'Abraham. Même s'il n'est pas le fils de Sara la véritable épouse, Abraham l'a déclaré comme fils. Il est vrai qu'il l'avait engendré dans la chair. C'est la raison pour laquelle aussi tous les rois d'Israël sont des fils de Dieu. Cela veut dire que Dieu a comme héritage Israël et Il dit au roi : "Tu es mon fils ! Je te donne Israël comme héritage !" Par conséquent, Il n'est pas question ici de filiation physique, comme si Dieu avait engendré le roi physiquement. En réalité, c'est un acte d'adoption légale, dans lequel le seul et véritable maître d'Israël, le Seigneur, dit au roi : "Tu es mon fils !" c'est-à-dire : Tu peux hériter du pouvoir que j'ai sur Israël.
Vous comprenez donc pourquoi saint Joseph est si important et pourquoi nous le fêtons. Nous ne fêtons pas la figure du père de famille, de la gentille famille tranquille pas plus que nous ne fêtons l'ouvrier. Nous fêtons le père comme celui qui a reçu l'héritage, c'est ce que nous entendions tout à l'heure de saint Paul, comme celui qui a reçu l'héritage royal, celui qui est la figure royale, qui a reçu de David l'héritage et qui, par cet acte de liberté, accueille Jésus dans la lignée de David, de telle sorte que Jésus soit l'héritier.
Ceci nous apprend quelque chose de fondamental sur saint Joseph comme père transmettant l'héritage, mais ceci nous apprend aussi quelque chose de fondamental sur le Fils comme accueillant l'héritage. La grandeur de Joseph, c'est d'avoir accepté de prendre Marie chez lui, ce qui était tout de même un paradoxe, parce que même si la filiation physique n'était pas le critère absolu, elle avait dans la conscience individuelle une certaine importance, ce qui se comprend fort bien d'ailleurs. Mais quand Joseph accepte de prendre Marie chez lui, il consent de tout son être, par un acte fondamental de liberté, à accueillir celui qui est l'héritier d'avant les siècles. Mais il accepte que cet héritier d'avant les siècles qui possède le monde, le Verbe de Dieu, reçoive, par un homme, l'héritage d'Israël.
Autrement dit, lorsque Joseph accepte Marie chez lui, il accepte Jésus comme son fils. Il fait cette chose prodigieuse de permettre à Dieu d'hériter son héritage davidique par un homme. Vous voyez donc le rôle complémentaire, mais pas du tout du même style, entre Marie et Joseph. En Marie, Jésus reçoit l'héritage de la vie humaine. En Joseph, et par Joseph, Jésus reçoit l'héritage de la royauté davidique sur Israël. Et Jésus devient "roi d'Israël" par Joseph. Il reçoit l'héritage et il reçoit la capacité de gérer cet héritage comme David l'avait reçu des mains de Dieu, lui qui pourtant en était à l'origine.
Ainsi lorsque nous fêtons saint Joseph, nous fêtons ce mystère de l'héritage, et comment Jésus a voulu recevoir l'héritage à travers une figure humaine, celle de Joseph. Et l'acte par lequel Joseph a vraiment transmis l'héritage, c'est cet acte paradoxal de confiance et de liberté par lequel, effectivement, il accueille Jésus dans sa famille, c'est-à-dire dans la famille de David, c'est-à-dire dans l'héritage royal d'Israël.
Vous comprenez pourquoi saint Paul insiste tant sur l'héritage comme lié à la foi. Dans la première lecture assez difficile, saint Paul dit : "Ce n'est pas par la Loi qu'on hérite, c'est par la foi !" On est constitué héritier par la confiance mise en nous, parce qu'on nous considère comme capable de gérer l'héritage. L'acte n'est pas simplement institutionnel. Il est cet acte de confiance et de liberté totale. Quand on remet l'héritage à quelqu'un, cela veut dire : je te fais confiance, ce bien qui nous vient de génération en génération, je te fais confiance que tu le géreras de façon qu'il passe aux générations suivantes. D'une certaine manière, c'est l'héritage qui est l'axe de continuité par rapport auquel se définit la continuité du lignage. C'est parce qu'il y a une terre commune, un bien fonds commun familial, que le lignage se greffe comme le moyen de faire perdurer le lignage à l'intérieur de la famille. Et ceci repose sur un acte de confiance de génération en génération.
C'est pour cela que saint Paul dit : "L'héritage ne passe pas par la Loi". Ce n'est pas une question d'institution ou d'ordonnance, c'est une question de confiance du père dans le fils pour qu'il soit véritablement héritier. Et bien d'une certaine façon c'est exactement l'acte de confiance de Joseph qui accepte de croire que le fils qui va naître de Marie vient de l'Esprit Saint. Et c'est ainsi que Joseph a pour ainsi dire "récapitulé en lui toute la dignité royale d'Israël", la confiance dans le fait qu'en cette situation paradoxale devant laquelle se trouvait sa liberté, faire confiance ou pas à Marie, et faire confiance ou pas à cet enfant qu'elle portait en elle, il a dit "Oui" fondamentalement.
Aujourd'hui nous ne sommes pas dans la même position de Joseph, nous ne sommes pas des héritiers au sens où nous avons à transmettre mais au sens où nous avons à recevoir. Mais, au fond, c'est le même problème car qu'est-ce que la foi sinon croire effectivement que Dieu est assez grand pour nous faire hériter du Royaume. Dieu nous aime assez, Il a assez confiance en nous pour nous faire hériter du Royaume. Ainsi, ce que Joseph représente, c'est cette figure de la foi de l'héritier qui répond à la confiance qu'on lui fait, par la confiance qu'il redonne à son père comme celui qui va lui confier l'héritage.
Par l'intercession de saint Joseph, demandons de retrouver dans nos familles, dans nos vies, dans notre existence de croyants, ce véritable sens de la paternité et de la filiation, cette grandeur de notre destinée : nous sommes, effectivement, les héritiers de Dieu, comme saint Joseph a été l'héritier de David, héritier par là même du don que Dieu avait fait à son peuple. Et aussi, mais moins que Joseph, nous sommes ceux qui sont capables de transmettre l'héritage et de faire confiance à ceux qui ont besoin que nous le leur transmettions.
AMEN