UN HOMME TRÈS ORDINAIRE

1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 2002)
Jeudi de la quatrième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, il y a dans l'évangile de saint Marc, un petit verset qui passe souvent ina­perçu et que les commentateurs considèrent comme une signature de saint Marc lui-même. C'est au début de la passion, quand Jésus vient d'être arrêté et que tous les disciples l'abandonnent et prennent la fuite. Ce verset dit : "Un jeune homme le suivait n'ayant pour tout vêtement qu'un drap. On le saisit, mais lui, lâchant le drap s'enfuit tout nu". Ce détail tout à fait anecdotique et que saint Marc est le seul à nous raconter est en effet peut-être la signature, ce jeune homme est sans doute saint Marc lui-même. Nous le retrouvons en effet au début des Actes des apôtres, dans l'Église tout à fait première, au moment même où ont lieu les premières arrestations des apô­tres, quand Pierre arrêté par Hérode et délivré par l'ange, on nous dit que "il se rendit à la maison de Marie (il ne s'agit pas de la Vierge Marie), la mère de Jean, surnommé Marc, où la communauté se rassem­blait pour prier".

La première apparition de saint Marc est donc celle d'un jeune homme, tout jeune, puisque c'est sa mère, maîtresse de maison qui tient la place centrale et qui rassemble chez elle la communauté naissante. Ce jeune Marc, nous apprenons ensuite qu'il est le cousin de Barnabé et que pour cette raison, lors de leur premier voyage apostolique, Barnabé et Paul emmèneront avec eux, Marc. Cela ne se passera pas très bien, puisque après les premières prédications, les premiers obstacles, les premières persécutions que Paul et Barnabé accompagnés de Marc, vont subir, Marc abandonnera Paul et Barnabé, il s'en retournera, il s'enfuira une nouvelle fois pour rentrer à Jérusalem.

Marc nous apparaît donc d'abord comme un jeune homme faisant partie des premiers chrétiens, des tous premiers croyants, extrêmement craintif et qui choisit la fuite, que ce soit devant la passion de Jésus, que ce soit devant la première prédication et les persécutions qui s'en suivent. Marc n'est donc pas un héros, Marc est quelqu'un comme nous tous, qui a peur, qui n'est pas très courageux, et qui devant les difficultés, prend la fuite. Pourtant, ce saint Marc, que pour cette raison Paul refusera de continuer à emme­ner dans ses pérégrinations apostoliques, et c'est même la raison de la rupture entre Paul et Barnabé, qui s'en iront chacun de leur côté. Marc, donc, com­mence sinon mal, du moins d'une façon assez ordi­naire et banale, comme quelqu'un comme vous et moi, Marc, nous allons le retrouver ensuite comme disciple de Pierre. Peut-être que Pierre qui avait lui-même expérimenté ce que c'est que la crainte et la peur, puisqu'il avait renié trois fois Jésus, lui aussi au cours de la Passion, peut-être Pierre était-il mieux disposé pour comprendre qu'on pouvait être disciple sans être un héros, et sans être animé d'un courage exceptionnel. Toujours est-il que, nous l'avons en­tendu tout à l'heure, dans sa première lettre, Pierre fait allusion à "Marc, mon fils". D'ailleurs, saint Paul lui-même reviendra sur ses préjugés à l'égard de Marc, et à plusieurs reprises dans ses épîtres, il fera mention de Marc qui l'accompagne dans son apostolat. Et puis, nous découvrirons ensuite que Marc prendra sous la dictée de Pierre, la prédication de celui-ci et il en fera le deuxième évangile. Cet évangile plein d'élan, de fougue, de passion, cet évangile qui nous montre d'une manière extrêmement tragique la Passion du Christ. Cet évangile le plus bref des quatre, et que pour cette raison, on a comparé au vol de l'aigle, qui d'un seul élan et à grands traits, nous raconte la Bonne Nouvelle du Salut, Marc, donc ce jeune homme ordi­naire et peu courageux, va devenir un des piliers de notre foi, puisqu'il est un des quatre qui nous a trans­mis la Bonne Nouvelle de Jésus incarné, vivant parmi les hommes, prêchant le Royaume, annonçant la Bonne Nouvelle, subissant la Passion, mourant et ressuscitant comme nous venons de l'entendre tout à l'heure dans la finale de saint Marc.

Ceci doit, frères et sœurs, nous montrer que si nous sommes des êtres ordinaires, même si nous n'avons pas le génie de saint Paul, un génie et une puissance de foi qui le rendait particulièrement coura­geux mais peut-être un peu intolérant pour des gens plus fragiles que lui, même si nous sommes des chré­tiens ordinaires, qui ne dépassent pas la moyenne, nous pouvons, nous aussi, être appelés à travailler d'une manière efficace, profonde et décisive, pour tous nos contemporains et pour tous ceux qui nous suivront, travailler pour l'évangile. L'évangile n'est pas réservé à des gens exceptionnels, l'affirmation de la foi n'est pas réservée à des êtres de haute volée, capables d'affronter tous les dangers. Même des gens simples, ordinaires, fragiles comme Marc et comme nous peuvent jouer un rôle décisif dans l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus.

Ceci doit être pour nous un encouragement et en même temps une exigence : ne nous disons pas : d'autres le feront mieux que nous, d'autres auront plus de dons que nous. Nous sommes tous appelés à pro­clamer l'évangile et si nous sommes fidèles à travers notre pauvreté, à travers notre misère et nos limites, si nous sommes fidèles, nous aussi nous pouvons être des témoins efficaces de la foi, et Marc selon la tradi­tion scellera par son martyre, comme Pierre et comme Paul, scellera son témoignage.

Que le Seigneur Jésus nous donne courage et force malgré nos limites pour que nous soyons des témoins authentiques de la foi, de la Bonne Nouvelle du Salut.

 

 

AMEN