ET AUSSITÔT ...
1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 2001)
Mercredi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, aujourd'hui c'est jour de fête, nous fêtons un saint, un évangéliste, saint Marc. Aussi je voudrais vous proposer une manducation d'un aliment cette fois-ci qui ne serait plus coupé en tranches, comme un ananas, mais voir l'aliment que nous mangeons tous les jours, la Parole de Dieu, d'une manière globale. En effet, nous faisons l'expérience à travers la liturgie de goûter la Parole de Dieu par péricope, celles-ci sont très bien découpées, sont logiques, mais nous avons peut-être tendance à oublier ce qui s'est passé avant, ou après, et à prendre la partie pour le tout, comme ces enfants qui à force de manger des ananas en tranche, pensent que le fruit ressemble à ce qu'il y a dans la boîte ! Ou encore ces enfants qui mangent du poisson pané, à l'école et qui pensent là aussi que le vrai poisson que l'on trouve dans la mer ressemble au carré de poisson qu'ils ont dans leur assiette. Aussi, peut-être que fêter un évangéliste aujourd'hui serait pour nous l'occasion de reprendre un lecture entière d'un évangile non plus une section, mais découvrir le fruit même que l'évangéliste veut nous donner à travers son écrit. En effet, à force de lire des péricopes, nous tombons facilement dans le danger qui est de ne pas se laisser attirer par la Parole de Dieu, mais plutôt de l'attirer à soi, de dire oui, c'est encore la même histoire, nous la connaissons très bien, je sais ce qui va se passer, Il va mourir et ressusciter, je sais que le malade va être guéri, ensuite, on écoute la Parole, on la digère comme nous mangeons généralement tous les jours, non pas pour nous faire plaisir, mais parce que cela nous nourrit.
Le fruit que nous propose saint Marc peut se comparer à un immense arc qui commence dès le premier verset de son évangile et qui finit tout à la fin. Un arc qui repose sur deux piliers, le premier c'est l'annonce de Marc : "Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu". Entre nous soit-dit, pour ceux qui aiment les romans policiers, Marc est un très mauvais romancier, puisque dès le début de son évangile, il nous donne la solution, au lieu de nous faire découvrir un homme qui naît au milieu des hommes et qui laisse à mesure que le temps passe, découvrir et éclater sa divinité. Saint Marc n'hésite pas à proclamer dès le début que l'évangile, c'est Jésus-Christ Fils de Dieu. A l'opposé, la finale de l'évangile de Marc dans laquelle il y a une sorte de résumé, de la moelle de l'annonce de Marc, en quelques mots, lui qui sait très bien dire beaucoup de choses en peu de mots, qui est l'annonce de l'évangile pour le monde entier. Cet arc, comme tout arc est tendu, et ces tensions qui parcourent l'évangile sont à la fois formelles, et de fond. Quand on lit saint Marc, surtout au début, il y a un mot que j'aime beaucoup, un tout petit mot, ce n'est pas "et", ou "il advint que", ce petit mot c'est "aussitôt". Si vous reprenez les premiers chapitres de saint Marc, vous remarquerez que "aussitôt ceci", et "aussitôt cela", et "aussitôt Jésus se lève," et "aussitôt Jésus arrive à Capharnaüm"... Il y a une sorte de course, de tension qui habite Jésus, les apôtres, la mission, entraînés (je récupère l'image de Marc comme lion), comme un lion qui court sans s'arrêter, qui va directement à l'essentiel et déchire sa proie. Et là, Jésus semble être un homme qui passe son temps à aller d'action en action, à proclamer la Parole, à guérir. Cet "aussitôt" me fait penser à quelque chose de cinématographique : cette tension qui parcourt tout l'évangile de Marc est de l'ordre de courtes saynètes, telles des flashes d'ordre épiphanique où la divinité du Christ transparaît. saint Marc est connu pour son souci du détail, pensez au coussin dans la barque, mais en même temps il est capable de ramasser les actions, la mission de Jésus, ses guérisons, en quelques mots et de donner ce sentiment de suite de petites scènes à la manière de clips-vidéos dans lesquels il y a un déroulement d'actions très brèves, intenses, nerveuses, dans lesquels l'essentiel du message de Jésus est donné, et suivi d'un fondu enchaîné, et "aussitôt" une autre action commence à poindre.
A la fin, il y a l'universalité. Car la tension de cet évangile est bien l'articulation entre Jésus Fils de Dieu et son humanité. Comme je le disais tout à l'heure, il n'y a pas de suspens, nous savons tout de suite que Jésus est Fils de Dieu. Et cependant, dans l'évangile les apôtres passent leur temps à douter, à s'interroger sur la vraie identité de Jésus, ce que les exégètes appellent le secret messianique. Car Jésus semble-t-il, il Ce sont des gens qui ne croient pas, qui croient peu, qui vont découvrir la messianité de Jésus et y croire, mais en une mauvaise messianité qui reste au plan terrestre. Comme si Jésus percevant que le personnes auxquelles Il se confronte n'étaient pas capables de comprendre dès le début de comprendre qui Il est vraiment, Jésus passe son temps à dire : "Ne dites pas qui Je suis". Il guérit, et en même temps, Il interdit à la personne d'aller proclamer le bienfait reçu de Jésus.
Cette tension entre quelqu'un qui nous est révélé Fils de Dieu, et homme dont il semble que des choses soient mises en place pour révéler sa messianité et en même temps, la maintenir cachée, cette messianité éclate au moment de la crucifixion. Il y a deux moments au calvaire, chez saint Marc qui sont comme les prémices de l'universalité du Salut : d'abord le rideau du Temple qui se déchire, car Jésus vient pour tout le monde, tous les hommes, tous les peuples, et pas uniquement pour le peuple d'Israël, et ensuite, le centurion, ce païen qui est capable de découvrir dans cet homme crucifié, le Fils de Dieu. Tous les éléments sont réunis pour qu'à la fin de l'évangile ce soit Jésus ressuscité qui soit là, se montrant à ses apôtres et qui leur donne l'ordre de partir en mission afin d'évangéliser le monde entier. L'universalité est atteinte.
Frères et sœurs, peut-être que nous aussi dans notre lecture des évangiles nous avons à quitter cette manière de lire fragmentée, mais à nous laisser entraîner dans une manière plus globale de lire la Parole de Dieu, et ainsi nous laisser saisir par elle. Cette lecture d'un évangile dans son entièreté nous permettra de redécouvrir que l'évangélisation que le Christ nous demande d'exercer est universelle, non pas coupée en tranches, non pas uniquement en pensant aux peuplades éloignées, mais notre voisin aussi doit être évangélisé, notre famille, nos amis, nos proches, en leur donnant la globalité du message de Dieu même si parfois il reste malaisé de le percevoir.
Avec saint Marc, lui qui a été déchiré entre Venise et Alexandrie et de ce fait pourrait réunir tous les peuples du bassin méditerranéen, prions afin que nous ayons le souci d'annoncer cet évangile à tous nos frères proches et lointains.
AMEN