LA PAROLE TRANSMISE

1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 1996)
Jeudi de la troisième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

e que l'on sait de saint Marc, que nous fêtons aujourd'hui porte davantage sur sa vie avant qu'il soit évangéliste qu'après. On rapporte dans son propre évangile quelques faits qui peuvent lui être attribués. Il est question d'un jeune homme présent au moment de l'arrestation du Christ et qui, craignant d'être lui aussi arrêté par les soldats qui arrêtent Jésus, s'enfuit tout nu, il était seulement en­veloppé d'une couverture. La chose se passe en pleine nuit et le jeune homme dit Marc a suivi les apôtres et les amis de Jésus jusqu'au jardin de Gethsémani où les soldats viennent arrêter Jésus. Les soldats non seule­ment arrêtent Jésus, mais aussi ceux qui l'entourent dont ce jeune homme qui a suivi en pleine nuit ce Jésus qu'il connaît peut-être déjà. C'est ce même Jean, dit Marc, qui accompagne Barnabé et Paul, il aban­donne même pendant un temps la mission que ceux-ci se sont donnée. On ne sait rien d'autre de lui ensuite, si ce n'est ce que nous rapporte la tradition selon la­quelle il va évangéliser Venise qui lui est dédié et qu'on le surnommera le lion, ce qui semble aller à l'encontre de tout ce qu'on sait de lui. Timide, trem­blant, craintif ou lâche, il devient cet homme rugissant qui annonce à temps et contre temps l'évangile de Dieu. Ceci peut nous aider à comprendre que ce n'est pas par hasard que nous ignorons la suite de la vie de l'évangéliste.

L'évangile que saint Marc a transmis va prendre le pas sur sa vie. Ce qui compte, ce n'est pas saint Marc lui-même, mais la Parole qu'il a entendue et faite sienne au point qu'elle a transformé son ca­ractère. Dans la façon dont nous recevons un Évangé­liste, il y a à la fois un homme et, plus que cet homme, la Parole qu'il transmet. Non pas que l'homme s'efface dans le sens où nous l'oublierions, d'ailleurs, nous ne l'oublions pas, puisque nous le fêtons (et l'Église a toujours gardé le désir de célébrer avec honneur les évangélistes), mais c'est l'évangile qu'il transmet qui l'emporte sur sa vie psychologique, intime, personnelle.

Il y a une Parole plus large que lui, à laquelle il adhère et qu'il fait sienne. Nous qui avançons dans l'autre sens, car l'Église et la Parole de Dieu ont existé avant nous, nous devons faire ce même chemin. Non pas nous effacer, mais nous intégrer à cette Parole déjà existante, dont nous allons devenir les nouveaux porte-parole. C'est peut-être plus difficile pour nous que cela ne l'était pour les évangélistes tels que saint Marc. Nous avons, en effet, envie d'adhérer à l'Église tout en gardant une part personnelle.

C'est comme si nous ne pouvions pas tout donner. Ceci me paraît respectable, car je n'ai pas forcément envie de tout critiquer de cette tendance à ne pas être totalement adhérents à l'Église de notre temps. Encore faut-il que nous reconnaissions qu'elle a son existence propre et que, si nous ne sommes pas tout à fait d'accord, si nous n'avons pas la même sen­sibilité cela nous est un problème propre, nous n'avons pas à ériger cette distance que nous avons vis-à-vis de l'Église en une façon d'appartenir à l'Église. Si nous ne sommes pas encore capables, parce que nous ne sommes pas encore convertis, d'adhérer com­plètement à l'Église, de nous intégrer avec ce que nous sommes dans l'Église de notre temps, ne posons pas comme principe qu'il faut ménager une sorte de distance avec l'Église. Nous avons un chemin à par­courir pour adhérer à la Parole. Ce n'est pas de nous-mêmes que nous devons décider si l'Église a tort ou raison. Il y a une sorte de confiance à acquérir par rapport à la Parole de l'Église, qui n'est pas unique­ment la parole du frère Jean-François en ce jour de 1996, ni uniquement la parole des frères de saint Jean de Malte, ni uniquement la parole du Pape, mais qui est cette longue histoire que nous avons à compren­dre, à "humer", avec laquelle nous avons à nous "frotter" pour que peu à peu nous donnions notre pro­pre part de chair humaine à ce corps du Christ qui est la chair globale de l'humanité sauvée. De ce que nous sommes parfois résistants ou réticents, vient notre péché, vient la façon dont ce que nous sommes l'em­porte encore sur ce que le Christ va être en nous. Mais ne posons pas comme principe de base que ce que nous sommes aujourd'hui est la façon d'adhérer au Christ ! Ou alors, c'est que nous considérons déjà acquise notre conversion. Or elle est en marche et chaque sacrement aide notre cœur à s'ouvrir davan­tage à une Parole qui sera toujours pleinement mys­tère et que nous aurons toujours à contempler, à prier pour pouvoir y adhérer pleinement. J'ai bien peur souvent que les chrétiens d'aujourd'hui considèrent leur foi comme une chose acquise et définitive. Ils s'empêchent ainsi d'aller plus loin.

Nous fêtons à travers un évangéliste une Pa­role si ancienne, mais si exacte, si pleine de vérité, si juste qu'elle est faite pour rejoindre toutes nos jointu­res, toutes nos articulations intérieures. Encore faut-il que nous laissions le temps (car c'est souvent la façon dont Dieu travaille) à cette Parole de nous habiter, de nous séduire pour que nous y entrions davantage. Acceptons de recevoir aujourd'hui de l'évangéliste cette façon qu'il a eu de s'effacer pour transmettre plus que lui : le Christ qu'il avait rencontré. Acceptons de nous remettre en marche dans notre façon d'adhérer à l'Église. Reconnaissons humblement que nous som­mes souvent critiques et que cette critique vient d'un défaut intérieur, d'un manque de conversion, d'un cœur pas tout à fait averti des choses de Dieu. Recon­naissons qu'il nous faudra toute notre vie pour être pleinement réceptifs et porte-parole de cette Parole toujours nouvelle pour nous.

 

 

AMEN