L'URGENCE DE L'ÉVANGILE

1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 1994)
Lundi de la quatrième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

'évangile de saint Marc est le plus court. Il commence directement par la vie publique de Jésus, son baptême, sa retraite au désert et sa prédication. Il est écrit comme à la hâte, à grands traits et c'est pourquoi une partie de la Tradition qui a assimilé les quatre évangélistes aux quatre animaux de l'Apocalypse, le compare à l'aigle qui, d'un seul trait, s'élance à travers le ciel comme saint Marc, d'un seul trait de plume écrit son évangile. Je sais qu'une autre tradition le compare au lion et c'est ce que la ville de Venise consacrée à saint Marc a retenu, mais la tradition dont je vous parle est celle de saint Irénée, elle est donc extrêmement ancienne et en tout cas vénérable également.

Toujours est-il que cet évangile est plein d'une sorte de hâte, d'une sorte d'allégresse, d'une sorte de précipitation. Je crois qu'il y a là quelque chose de tout à fait essentiel à l'évangile, que d'ailleurs, d'autres passages de saint Luc nous rapportent. Quand on nous dit que Marie "en grande hâte, se rendit auprès de sa cousine Elisabeth" pour apporter la présence du Sauveur à Jean-Baptiste encore dans le sein de sa mère, quand on nous rapporte aussi que les bergers, "en grande hâte", prévenus par les anges, se rendent à la crèche pour y adorer l'Enfant Jésus. Il y a une urgence dans l'évangile dont je crois le texte de saint Marc est un écho très direct, très immédiat. Là encore, saint Irénée et l'ancienne Tradition de l'Église nous disent que saint Marc était l’interprète de la prédication de Pierre, ce que confirme d'ailleurs le passage de la première épître de saint Pierre lu tout à l'heure, où il est dit : "celle qui est à Babylone vous salue, ainsi que Marc, mon fils." Marc qui, à d'autres moments, a accompagné Paul, puis a eu peur et l'a laissé tomber. Cet évangile de Marc est la traduction écrite de la prédication de Pierre. Nous retrouvons sans doute, dans cette hâte, dans cette précipitation qui anime l'évangile de saint Marc, quelque chose du caractère de Pierre qui se jetait à l'eau dès qu'il voyait le Christ marchant sur la mer, Pierre qui s'écriait : "Jamais je ne T'abandonnerai !" et qui à la première difficulté reniait son Maître, Pierre qui se précipitait au tombeau pour "voir les linges affaissés", Pierre qui est toujours ainsi animé d'un grand élan, peut-être quelquefois irréfléchi, mais en tout cas profondément généreux et conscient de cette urgence de l'évangile.

Je crois que nous devrions nous nourrir de cet évangile de saint Marc en particulier pour réveiller en nous cette urgence. Bien souvent, nous nous laissons endormir, endormir par le quotidien endormir par les soucis, par toutes sortes de choses d'ordre profession­nel, familial, culturel ou autre qui nous attardent. Et nous ne sommes pas assez sensibles à cette vitalité exubérante de la bonne nouvelle de Jésus-Christ qui devrait ne pas nous laisser de cesse et constamment nous harceler, nous pousser en avant, nous jeter en plein combat de ce monde pour y proclamer la bonne nouvelle. La bonne nouvelle c'est quelque chose qui révolutionne notre vie, qui devrait révolutionner la vie de tous ceux qui sont sans espérance, qui sont haras­sés, qui sont écrasés, qui sont malmenés par toutes sortes de circonstances et qui auraient besoin de cet espoir, de cette Parole de vie qui puisse les remettre debout, qui puisse leur redonner courage et donner un sens à leur vie. Et c'est nous, à la suite de saint Marc, à la suite des apôtres, des évangélistes, c'est nous qui sommes chargés, qui avons mission de leur transmet­tre cette bonne nouvelle. Je sais bien qu'il ne suffit pas de se mettre au coin des rues ou des places ou de vendre l'évangile comme une camelote. Mais ne fau­drait-il pas qu'il y ait dans toute notre vie et dans toute notre manière de vivre, une sorte de vitalité, une sorte de lumière irradiante qui permette à ceux qui nous approchent de pressentir qu'une espérance existe, qu'un sens est possible qu'une vraie vie existe et qu'elle nous est communiquée. Ne sommes-nous pas coupables de mettre la lumière sous le boisseau, de garder par devers nous cette bonne nouvelle, de ron­ronner tranquillement en ruminant ce mystère de Dieu sans le répandre, sans le dire, sans le laisser transpa­raître à travers notre vie ?

Je crois que la lumière, par elle-même, illu­mine et que si cet évangile nous habitait profondé­ment, il y aurait quelque chose d'illuminant qui tra­verserait notre regard qui animerait nos gestes et qui poserait peut-être une question à ceux qui sont autour de nous, proches de nous. Alors c'est à ce réveil que nous invite cette fête de saint Marc, à cette hâte, à cette vitalité. Il faut nous laisser prendre par le Christ comme saint Paul a si bien su le dire. "Je m'élance vers l'avant, oubliant tout ce qui est derrière, tendu vers ce mystère de la résurrection auquel je suis ap­pelé." Que cette fête de saint Marc soit en nous l'écho de cette expérience. Laissons-nous réveiller par l'Es­prit de Dieu.

 

 

AMEN